Une petite fille de rien du tout

Il était une fois « une petite fille de rien du tout* » : espiègle, légère, elle sautillait, couettes au vent. Par les chemins bordés de ronces, elle dansait, sur les sentiers ébréchés, elle chantait… Autant dire qu’elle commençait vraiment à m’agacer, la pétillante fillette, parce qu’entre sa vie et la mienne, c’était, osons le dire, le jour et la nuit ! Alors, un soir, intriguée, je l’ai suivie. La nuit était d’encre et elle pleurait. Ses yeux, pourtant, gardaient toute leur lumière. Elle avait les mains jointes.

Qui es-tu ? ai-je demandé.

Je suis l’Espérance.

Je n’avais jamais pensé que l’Espérance pouvait être une enfant aussi désarmée.

Pourquoi pleures-tu ?

Vous, les hommes, vous me confondez avec l’espoir. Et vous n’avez pas confiance en moi.

– Que veux-tu dire ?

– Je suis celle qui croit dans ce qui n’est pas encore. Si tu espères des biens dont tu as la certitude qu’ils seront tiens, quel est ton mérite ? Mais si tu crois dans la nuit, si tu chantes dans l’adversité, alors, tu verras les promesses de ton Seigneur ! Je suis l’Espérance…

Espérer sans certitude ? Quelle folie, quelle naïveté ! En pensant à tout ce qui allait mal dans ma vie, je sentis ma mâchoire se crisper, et la colère mettre le feu à mes joues.

Quoi ? Mais… c’est impossible !

D’un doigt, elle désigna le ciel.

L’espérance ne va pas de soi… « Pour espérer, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce… Et cette grâce vient d’en haut !* » Demande-la lui !

Et pourquoi je ne pourrais pas y arriver seule ?

Il est vrai que vous, les hommes, êtes bien orgueilleux… Demande-lui d’éduquer ton regard à voir de la lumière là où tu crois qu’il n’y en a plus. Demande-lui de ne pas te décourager. Demande-lui tout. Donne-lui tout. Donne-lui… toi !

La petite fille Espérance se leva. Je voulus la retenir.

– Attends !…

Elle défroissa les plis de sa robe en souriant, puis elle disparut à mes yeux. Je n’étais pas bien sûre de ne pas avoir rêvé. Autour de moi, rien n’avait changé. Je tombai à genoux.

Anne-Marie Ruck

* Les passages entre guillemets sont tirés de Charles Péguy : Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1912