24 février 2019 – 7ème Dimanche du Temps de l’Eglise

Une joue… puis l’autre

             L’actualité de ces derniers jours nous donne, hélas, une ample matière pour méditer l’évangile de ce dimanche. Ce ne sont pas des poèmes qui ont fleuri dans les cortèges qui chaque samedi battent le pavé de nos villes, mais des insultes ; pas des preuves de générosité, mais des violences gratuites ; pas des signes d’intelligence, mais de la bêtise, et de la pire espèce. La haine s’exerce sur tout ce qui a visage humain. Emmanuel Lévinas a situé dans le visage le siège de l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Nous n’accédons à l’autre que par son visage : son regard nous arrête, il nous oppose une résistance. C’est aussi pourquoi nous pouvons souhaiter l’anéantir. Le meurtre d’Abel est dans cet œil que ne peut soutenir son frère Caïn.

Le même visage qui inspire la haine doit aussi inspirer l’amour. C’est en somme ce que nous dit Jésus. Nous ne devons pas désespérer de l’homme. Sous la brute la plus épaisse sommeille l’enfant, fait à l’image du Père. Certaines des victimes d’actes antisémites n’ont pas souhaité porter plainte, de façon, argumentent-elles, à ne pas mettre d’huile sur le feu. Peut-être leur attitude sera-t-elle comprise comme un acte de générosité et d’amour ? Peut-être sera-t-elle au contraire interprétée comme de la lâcheté, et comme un encouragement à poursuivre dans la voie de la haine ?

Car il n’est pas d’amour sans justice. C’est tout le drame d’une époque où dans l’éducation, la société, la diplomatie, on confond tolérance et laxisme, bienveillance et indifférence, cool-attitude et individualisme. Quel avenir l’humanité se prépare-t-elle quand chacun, un casque ou des écouteurs sur les oreilles, va son chemin, bien à l’abri dans sa bulle, et hermétique au monde extérieur ? quand on préfère twitter plutôt que de se parler, regarder des photos plutôt que regarder des visages ?

            Si la communication moderne, soumise à l’injonction du tout économique, a supplanté l’échange humain, alors tendre l’autre joue a-t-il encore un sens ? Ne faut-il pas d’abord revenir à la réalité matérielle du face-à-face ? Ne faut-il pas prendre le temps de la rencontre ? Si l’amour est comme un levain dans la pâte, il lui faut plus que le temps d’un débat télévisé ou d’une manif pour porter du fruit. Mon visage ne désarmera celui qui me frappe que si l’humanité enfouie en lui a quelque chance de resurgir. C’est à ce prix que nous pouvons espérer devenir ce que nous sommes : l’image du fils bien-aimé de Dieu.

Nicolas Brucker