Le bébé à trois parents ou les inconséquences d’Epiméthée

Europe 1, il y a quelques jours, comme bien d’autres médias, a présenté la technique du bébé dit à trois parents, autorisé par les députés britanniques ce 3 février. Une présentation quelque peu étonnante. Elle commence par le constat que cette technique pose tout de même quelques problèmes éthiques mais le journaliste n’entre pas dans les détails. S’ensuit la description de la technique et tout son intérêt pour l’homme. Mais il ne reviendra pas sur les interrogations éthiques.

Technique du « bébé à trois parents »

Cette technique dite du « bébé à trois parents » permet d’éviter la transmission des maladies mitochondriales. Les mitochondries sont des éléments présents dans chacune des cellules de notre corps donc également dans les ovules. Leur rôle est la production d’énergie nécessaire au fonctionnement de la cellule et leur dysfonctionnement entraine, entre autre, des pathologies comme la myopathie. Il faut donc ici remplacer cette mitochondrie défaillante. La technique consiste donc à prélever le noyau d’un ovule de la mère, porteur du patrimoine génétique de celle-ci et qui sera transmis à son enfant, et à le transférer ensuite dans l’ovule d’une donneuse (dont on a préalablement retiré le noyau) dont les mitochondries sont saines. Mais les mitochondries comportent quelques brins d’ADN de la donneuse qui transmettra donc les informations portées par cet ADN à l’enfant qui naitra sans que nous sachions quelles seront les conséquences de ce mélange.

Quelles questions éthiques ?

On veut donc éviter la transmission d’une maladie génétique et selon le journaliste, répondre à un problème de santé. Or il n’y a pas ici de problème de santé. Il y a un risque, hypothétique mais pas de problème présent, réel. La mère est porteuse de mitochondries défaillantes mais n’est pas malade et ne présente pas le risque de développer cette pathologie. Le problème est seulement à risque, il est potentiel puisqu’il n’est pas sûr que l’enfant conçu à l’ancienne, « fait maison » sera malade. Nous avons un eugénisme qui change de visage puisqu’il ne nécessite même plus de tri sélectif. L’enfant est dès l’origine prévu sans l’organite défaillant. Un eugénisme sans tri, sciemment posé comme tel qui fait suite aux premières lois eugénistes de l’Angleterre du XIXème siècle qui visaient à supprimer les aides sociales des plus démunis afin qu’ils ne se reproduisent pas. Eugénisme rendu accessible à tous,… ou presque par le législateur. Car, qui pourra s’offrir cette technique pour avoir l’enfant tant désiré ? L’enfant à trois parents est certainement une histoire de gros sous. L’argent et la possibilité technique ont à elles deux la capacité de faire disparaitre d’un coup d’éponge toute éventuelle question éthique. Le tout camouflé sous une épaisse couche de bons sentiments. On ne peut cependant nier que le désir d’enfant soit vraiment là, que la douleur d’être parent d’un petit promis à une mort prématurée à cause de ces mitochondries défaillantes soit lancinante, omniprésente et crucifiante. Mais ces soi-disant avancées vont dans le sens d’un ultra-libéralisme. Gagner de l’argent à tout prix, quelques soient les moyens utilisés. Il y a une demande alors j’y réponds profitant d’un profond malheur et du manque de repères et de discernement. Ne pas se poser de questions sinon cela freinerait le désir. S’arrêter c’est réfléchir, c’est s’interroger, se questionner et questionner l’autre.

Et pourtant l’interrogation sur les moyens est essentielle surtout dans un débat où la fin est avancée comme l’argument qui réduirait à néant toute tentative d’analyse, de remise en cause parce qu’on ne peut imposer à personne de ne pas avoir d’enfant, ou bien de mettre au monde un enfant déjà presque mort, parce qu’on ne peut imposer à personne un handicap. Cette interrogation mettrait en évidence l’incohérence du raisonnement quant aux manipulations génétiques. La manipulation du vivant, de son patrimoine donne naissance à un bébé OGM. Oui, pour les bébés mais surtout pas dans mon assiette. Oui, je donne mon aval à la modification génétique de mon enfant dès sa conception en laboratoire, suivant mes désirs mais pas pour moi, pas pour mon corps. Je fais très attention à ma santé, à mon alimentation, à mon bien-être qui doit être constant et pour cela il faut que je satisfasse mes désirs : celui d’un enfant parfait, à mon image, comme ma ressemblance dans lequel j’aime voir mon reflet, mon image améliorée tel Narcisse. Mais attention à la fin de l’histoire ! L’interrogation sur les moyens c’est aussi voir plus loin et envisager les conséquences de ces manipulations sur l’Homme. C’est relire avec une inquiétude grandissante Le principe responsabilité de Hans Jonas qui prédit la disparition de l’Homme, devenu objet technique, par le contrôle de son comportement, du « comportement individuel chez ses membres » en passant par la « manipulation sociale ».

Europe 1 a donc écarté, à cet instant, ces embêtantes questions puisque cette technique amène un progrès. En fait de progrès elle amène surtout une immense régression de notre humanité au sens de la bonté qui est contenue dans ce mot, et non au sens de l’appartenance à la race humaine. Le rejet encore et toujours de ce qui nous dit : « Tu n’es qu’un humain donc faible, mortel, souffrant et souffreteux ». La faute à Epiméthée l’imprévoyant qui réfléchit après avoir agi. Il distribua généreusement fourrures, griffes et crocs aux animaux, de sorte qu’il ne resta pour l’homme qu’une poignée de poil qu’il lui mit sur la tête. Mais Prométhée arriva et tentant de réparer les erreurs de son frère donna le feu aux hommes pour qu’ils puissent se défendre. Bien qu’il ait le feu, l’Homme se trouvera mis encore en difficulté par la faute de la belle et curieuse Pandore qui ouvrira la boite contenant tous les maux de l’humanité : maladie, guerre, famine, misère, folie, vice et tromperie. Seule l’espérance resta enfermée et elle seule reste dans le cœur de l’homme lui permettant d’espérer qu’il réfléchira un peu avant d’agir au contraire d’Epiméthée et qu’ainsi il ne courra pas à sa perte.

Laurence Henry