Temps et annonce de l’Evangile – Réflexion

Réflexion de l’abbé Dominique Thiry sur le temps
(prononcée lors de l’installation d’un curé)

 

Sans doute, comme beaucoup d’entre nous tu te poses cette question : mais comment porter le Christ aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ?

Je t’invite simplement à prendre le temps : le temps de regarder, le temps d’observer, le temps de tisser des liens et d’essayer de comprendre les besoins de nos contemporains, et aussi de les interroger.

Tu prendras le temps. Et surtout tu partageras avec d’autres le fruit de tes découvertes.

J’aime beaucoup ces paroles de Raymond Devos qui sonnent comme un avertissement : « je me suis fait tout seul et je me suis raté. » Tu verras que ce sont tes paroissiens et les personnes que tu rencontreras qui feront de toi un bon pasteur.

Prendre le temps et ouvrir les yeux sur notre monde.

Aujourd’hui, la spiritualité ou plutôt les spiritualités ont envahi les rayons de librairie. Nous sommes devant un foisonnement étonnant. Croyant, incroyant, tout le monde se revendique spirituel. C’est à y perdre son latin, si je puis me permettre.

Le point positif que j’y lis, c’est qu’une certaine vision matérialiste de l’existence est maintenant dépassée. Mais je me demande quand même si cette forêt de propositions ne cache pas encore un profond scepticisme dans lequel la modernité nous a acculé, et qui a modifié notre rapport au temps.

Est-ce le présent que nous voulons réellement habiter et construire, ou voulons-nous juste réenchanter l’immédiat pour gérer l’angoisse que produit un temps qui nous échappe ?

N’avons-nous pas culturellement assumé l’idée que notre temps est court et compté, et qu’il débouche probablement sur le néant, le grand vide, comme une rivière qui tomberait dans un trou sans fond ?

Il faudrait donc profiter au maximum du temps séculier qui nous est offert, l’occuper, le consommer à pleines dents, avec énergie, s’y agiter, et y briller dans la fulgurance d’un éclair. Bref, devenir une star au firmament de l’éphémère en se mettant constamment en scène : belle définition de l’idolâtrie. Ce que nous chrétiens avons probablement aussi chercher à vivre, parce que nul n’échappe totalement à son époque et à sa culture.

En tout cas ce que nous enseigne l’Ecriture de façon très imagée, c’est que même un veau d’or reste encore un veau.

Je me risque à penser que cette conception du temps est comme un soubassement culturel presqu’inconscient de notre modernité. Et elle fait de nous collectivement des sursitaires dans l’anti chambre de la mort.

A cette impression diffuse que le compte à rebours est bien lancé et que nul ne pourra l’arrêter, s’ajoute aujourd’hui la pression de la crise écologique.

Comme un prophète de malheur, elle annonce des jours difficiles, voire la fin de la vie sur terre. J’en mesure toute la gravité et la réaction que nous devrions avoir collectivement face à ce danger. Mais cette crise induit aussi une peur panique quasi apocalyptique qui fait pression et qui vient renforcer cette idée que l’humanité est devant l’inéluctable, et qu’au bout du bout, il n’y aura pas de salut.

Pour ma part, je pense que cette crise écologique grave est en grande partie le fruit de cette sur agitation et de cet activisme affolant, qui procèdent de cette conception sceptique du temps dans lequel le cycle idéologique de la modernité nous a tous introduit. Et je crois que nous n’arriverons pas à résoudre cette crise si collectivement notre rapport au temps ne change pas.

Car on aura beau se réfugier dans l’indifférence et le cynisme – c’est bien connu : après moi le déluge-, ou se réfugier dans les propositions spirituelles d’aujourd’hui, à s’anesthésier à bon compte en faisant de grands efforts de respiration, en adoptant une posture de zénitude en pleine conscience avec le grand tout -que j’ai du mal à identifier avec quelque chose d’ailleurs, -mais je ne dois pas être assez spirituel-.

On aura beau renverser les dernières barrières éthiques qui nous relient à la vie et à la Création dans une fuite en avant libertaire, qui nous fait croire que nous sommes bien les maîtres absolus de notre destin. Attention aux lendemains qui déchantent.

Au fond, on ne solutionnera pas la grande question de la vie, la sienne, celle des autres et celle de notre terre, si collectivement nous sommes persuadés que notre temps débouche sur le néant comme dans un cul de sac.

Le temps sceptique, minuté, exploité, intéressé, pressé, -s’il a été efficace et a porté le progrès- n’est finalement qu’un temps mécanique qui est devenu aujourd’hui terriblement toxique et désespérant, sans rédemption.

Comment sortir de cette ambiance, et comment aider nos contemporains à relever la tête ? Premièrement en réapprenant la modestie et l’humilité.

La modernité contractualiste a tout misé sur la volonté humaine. Or la volonté humaine, si elle a sa grandeur et un rôle primordial, si elle a porté le progrès technique, scientifique et même moral, est parfaitement incapable de sauver la vie, même si elle en a le désir. Elle ne peut pas changer le cours du temps, parce qu’elle ne peut pas le dominer et le transcender. Elle lui est totalement consubstantielle et liée.

Non, la volonté humaine n’est pas toute puissante : et c’est heureux !

C’est heureux pour celui qui redécouvre – et c’est mon deuxièmement-, la pertinence irremplaçable de la foi, et la joie de croire. Car la grande chance de l’humanité, son unique porte de salut d’ailleurs, c’est la perspective de Dieu. Sans Dieu, pas de salut pour personne. Et je serai même plus précis : sans le Christ ressuscité, maître de la Création, maître du temps et de l’histoire, pas de salut.

On ne le dira jamais assez, mais dans cet évènement de la résurrection qui est un fait qui s’est produit dans notre histoire, Jésus ne fait que rétablir le cours originel du temps[1], tel qu’il était sorti de ses mains de Créateur. Ce sens du temps, chacun l’a déjà expérimenté. A quel moment ? A travers sa propre naissance. Oui, je suis déjà passé une première fois du néant à la vie : c’est un fait réel, incontestable, qui nous rassemble tous dans une même famille humaine, et qui n’est pas le fait de notre volonté. Si je comprends le miracle de ma propre existence, de celle des autres et de l’univers entier, je suis naturellement ouvert à la foi.

Et quand je rencontre mystérieusement Jésus dans la foi, je comprends que celui qui m’a appelé à la vie, est le seul qui puisse me sauver de la mort et me tirer à nouveau du néant. Et je découvre cette jubilation de croire. La conversion, ce n’est pas d’abord un effort moral, c’est la jubilation de la vie, la joie de naître à nouveau, me sachant uni à mon Créateur. (…)

Dans le Christ, le temps retrouve sa bonté. Chaque matin est une création ex nihilo. Chaque soir annonce le repos de la nuit, passage heureux vers un jour nouveau, jusqu’à l’éternité bienheureuse.

Avec Jésus, tu as l’Eternel avec toi et l’Eternité devant toi. Et ça change tout. (…) Tu célèbreras ce temps nouveau avec le Peuple de Dieu, notamment dans les sacrements, et spécialement dans chaque Eucharistie. Et tu l’annonceras pour permettre aux hommes et aux femmes en attente de vivre la joie de l’espérance.

Dialoguer avec la culture et le monde,  appeler à la suite du Christ (…) initier à la vie dans le Christ, à la foi, à l’espérance et à la charité théologales, avoir ce souci des jeunes générations, des familles, des personnes fragiles, malades et handicapées, fortifier et former la foi des fidèles, voilà le programme missionnaire que notre diocèse a décliné en 7 missions portés par 7 offices, mais qui pourrait se résumer à cette maxime : « porter partout la lumière de l’espérance qui est le Christ».

[1] Elle te fera entrer dans un temps nouveau, un temps vivant, biologique, qui sort sans cesse des mains du Créateur. La mort n’est plus la sortie définitive dans le néant, mais l’entrée définitive dans la Vie de l’Eternel, commencée le jour de mon baptême.