GPA et démocratie sont-elles compatibles ?

Stéphane Bern s’est dit, ces derniers jours, opposé à la GPA s’inquiétant du fait que l’enfant était peut-être « devenu un élément du confort bourgeois »[1]. Certains auteurs mettent en avant la logique d’une GPA trouvant naturellement sa place dans un état démocratique. Aller à l’encontre de cette demande serait anti-démocratique.

Maurice Godelier, dans Libération du 5 août 2014[2], disait en parlant de la GPA : « la France est un pays démocratique qui doit partir de sa propre démocratie pour avancer ». Par la démocratie le peuple gagne le pouvoir et acquiert des libertés. La GPA semble alors aller dans le sens d’une plus grande liberté. La nature empêchant un couple de procréer, il apparait ainsi logique d’autoriser ce couple à trouver les moyens d’accomplir ce à quoi il se destine, la paternité et la maternité, en fonction de ce que la science peut mettre à leur service. Echange de bons procédés entre un couple désirant ardemment un enfant et une femme souhaitant aider un couple à connaitre le bonheur de la vie donnée. Un enfant qui est désiré et qui sera accueilli comme le trésor qu’il est. Pourquoi alors dire non ?

« Liberté de jouer »

En 1954, Herbert Marcuse, publie Eros and Civilization, dans lequel il affirme que l’homme, pour être véritablement libre, doit se défaire d’un triple esclavage : celui du travail, de la famille et enfin de l’éthique ; autant de chaînes qui contraignent l’homme, limitant ses possibilités d’action. L’éthique contraint l’homme parce qu’elle fixe une finalité autre que l’exercice d’une liberté qui n’a ni avant ni après, une « liberté de jouer » selon Marcuse, une liberté sans responsabilités, sans tenir compte des conséquences qui arriveront après le jeu et qui sont liées à un avant. La démocratie, par la Révolution française, a permis de gagner des libertés, tout en se libérant d’un pouvoir qualifié de droit divin, donc venant de Dieu. Le refus de ce pouvoir va de pair avec un refus de la transcendance, un refus d’un pouvoir supérieur qui empêcherait le contrôle des actions. Si donc un pouvoir, quel qu’il soit m’empêche de pouvoir mener à bien mes projets, alors ce pouvoir est anti démocratique dans cet esprit de totale liberté prônée par Marcuse dans son éthique du Grand Refus où l’imaginaire prend la place de la réalité pour toujours favoriser un plus grand exercice de la liberté, où rien ne doit freiner cet élan.

Une  liberté liberticide

La liberté, élevée en valeur suprême, la liberté sans responsabilité qui permettrait à l’homme de pouvoir enfin être lui-même. Mais liberté qui supplante l’homme lui-même. Jusqu’où la liberté d’un couple qui souhaite un enfant peut-elle s’exercer ? A partir de quel moment la liberté devient-elle liberticide ? Quand elle nie la liberté de l’autre, de celui qui n’a pas de moyen pour faire entendre sa voix, de celle qui par manque de moyen acceptera de vendre son corps, de le monnayer au plus offrant pour subvenir à ses besoins, de celui qui trop petit pour parler ne pourra dire haut et fort qu’il n’est pas une marchandise que l’on peut monnayer. Parce que si la vie de ce petit est monnayable, si le ventre et donc cette femme toute entière est monnayable, alors quel homme ne le sera pas lorsqu’un autre toujours plus fort exprimera son besoin de l’utiliser pour l’exercice de sa propre liberté ? Pourtant la démocratie revendique également d’être en capacité de protéger les groupes les plus faibles, aussi minoritaires soient-ils, afin que leurs libertés fondamentales soient respectées. En reconnaissant de fait les enfants conçus à l’étranger par GPA, croyant défendre le plus faible, l’enfant, nous entérinons les circonstances de sa conception, le commerce de cet enfant et de cette femme, le commerce de l’homme pour répondre au désir de ceux qui ont une voix, de ceux qui ont de l’argent.

Fin et moyen, adoption et GPA

La confusion est grande entre fin et moyen. On fait parfois le parallèle entre adoption et GPA. Un enfant, une fin commune aux deux mais des moyens forts différents. Dans un cas un enfant conçu par « accident » et pour lequel on se trouve en trop grande difficulté pour pouvoir l’élever mais à qui on fera malgré tout le cadeau de la vie et dans l’autre, un enfant conçu intentionnellement pour être abandonné à la naissance, conçu comme un objet de consommation, porteur des trop grandes espérances de ses parents d’intention. Marie-Josèphe Bonnet[3], membre de CoRP (Collectif pour le Respect de la Personne[4]), souligne régulièrement que l’on est incapable de mesurer la souffrance qui sera celle de l’enfant vis-à-vis des circonstances de sa conception.

La GPA n’est en rien démocratique. Elle consacre le droit du plus fort, la loi du plus fort et en oublie son devoir de protection des plus faibles : un enfant, élément du confort bourgeois et une femme, machine à procréer. Récemment lors d’une discussion informelle avec des universitaires suisses, ceux-ci faisaient remarquer que la France n’avait pas été au bout de la Révolution française. Non pas dans le sens où Marcuse l’entend dans son souhait libertaire mais parce qu’il existe toujours une noblesse, qui n’a plus grand chose de noble, qui est celle de l’argent et du pouvoir. Le Tiers état existe toujours, ce sont tous les faibles qui s’épuisent à faire défendre leurs droits, ou bien qui ont tout simplement abdiqué.

Laurence Henry

http://www.genethique.org/fr/gpa-et-democratie-sont-elles-compatibles-62761.html#.VNt71_mG_4s


[1].http://www.femmeactuelle.fr/culture/news-culture/stephane-bern-dit-non-a-la-gpa-20094#_gus&_gucid=&_gup=twitter&_gsc=AEI4NwK

[2]. http://www.liberation.fr/societe/2014/08/05/deux-camps-distincts-parmi-les-intellectuels_1076080

[3]. Marie-Josèphe Bonnet est docteur en histoire, écrivain, conférencière, historienne d’art. Elle a d’abord été une militante féministe et homosexuelle. Elle s’est distinguée lors des débats autour du Mariage pour Tous pour ses prises de positions atypiques contre la PMA et la GPA dans son dernier ouvrage Adieu les rebelles ! paru en 2014 chez Café Voltaire.

[4]http://collectif-corp.com/ CoRP met les compétences de ses membres au service de la promotion des droits et du respect de la personne humaine dans son intégrité physique et psychique en France, en Europe et dans le monde. CoRP œuvre en particulier contre la pratique des « mères porteuses ». Sylviane Agacinski, Marie Balmary et Eliette Abécassis sont quelques-uns des membres de CoRP.