Homélie du 3e Dimanche de Pâques – (Lc. 24, 13-35) 19/04/2026
Deux disciples font route. Ils s’éloignent des événements tristes et bouleversants qu’ils ont vécus ces derniers jours à Jérusalem. Dans la ville sainte, Pierre, Jacques, André, Philippe et les autres se sont comme emmurés. Ils l’ont trahi, ils se sont enfuis puis cloîtrés, cachés, prostrés et recroquevillés. La panique dans laquelle tous sont emprisonnés invalide leur discours. Et pourtant, dans cet enfermement mortel, dans cet asservissement lâche, Jésus vient à eux. Sur le chemin, Jésus s’approche, se fait prochain pour cheminer avec eux. Délicatesse qui précède la révélation. Le Christ ne s’impose jamais, il respecte absolument la décision de l’autre, dans l’attente passionnée de son invitation. Il a pris l’initiative de nous rattraper sur le chemin. Sa présence est discrète. Il ne s’impose pas. Il se fait à peine reconnaître. Il est surtout présent là où nous avons mal. Il se tait pour que nous lui parlions, afin que nous puissions crier notre peine et libérer nos amertumes. On dirait qu’il se glisse dans le sillage de nos sentiments et qu’il se cache au cœur même de nos fragilités. Nos déceptions sont pour lui l’occasion de nous remettre en mémoire notre enthousiasme et nos espérances passées. Comme autant de retours en arrière,… tel un temps de relecture pour nous souvenir des signes aperçus lorsque nous allions de l’avant.
Et puis, au cœur du manque dont nous souffrons, voici que le signe éclaire tout à coup l’ensemble du passé et provoque un nouveau départ. La reconnaissance du Christ ressuscité passe toujours par un geste de partage : celui de la parole et celui du pain. « Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. »
C’est une Epiphanie. Une Epiphanie qui se découvre en même temps qu’elle se dérobe. Car les yeux des deux hommes s’ouvrent mais pour ne plus voir qu’eux-mêmes, l’un en face de l’autre. Ils comprennent alors que désormais le signe, le sacrement, c’est le frère. C’est le mystère de nos eucharisties. Mais souvent, les yeux, au lieu de s’ouvrir, s’aveuglent dans une habitude trop quotidienne et banale. Dieu vulnérable, en quête des hommes, nous pouvons l’inviter, mais nous ne pouvons ni le garder, ni le conserver.
Eh bien, c’est en cela que le chemin d’Emmaüs peut devenir chemin de la mission. C’est-à-dire quand nous découvrons aux côtés du Christ que les sentiments sont faits pour aimer et la foi pour marcher. C’est pour cela qu’il disparaît à leurs yeux, comme une communauté semble se dissoudre quand la messe est finie. Mais au creux de nos déceptions, l’invité d’Emmaüs nous conviera encore et toujours :
- à vivre l’Alliance au cœur de l’amour
- à vivre du partage dans la vie de tous les jours
- à aimer Dieu en aimant la Vie.
Père Philippe BOISSÉ