Homélie du 2e Dimanche du temps de l’Avent – (Lc. 3, 1-6) Immaculée Conception 07/12/25
1854, Pie IX définit le dogme de l’Immaculée Conception. Ce n’est pas une question de virginité, ni de sexualité. C’est une question de logique théologique. C’est le rappel que Marie n’est pas atteinte, dès sa naissance, par le péché originel. Pourquoi ? C’est très simple. En 431, le concile d’Éphèse pose la question suivante : peut-on dire que Jésus est vraiment fils de Dieu ? Est-ce l’homme ou est-ce Dieu qui est mort sur la Croix ? Le concile, en affirmant que Jésus est à la fois homme et Dieu, va poser une autre question qui va positionner différemment la figure de la Vierge Marie : Jésus a-t-il pu être formé par quelqu’un en contact avec le péché ? Vous vous en doutez, la réponse est « NON ». Aussi les catholiques affirmeront, en accord avec les orthodoxes, que Marie, depuis le début, n’a pas connu le péché. Dès lors, la Vierge Marie reçoit le titre de Mère de Dieu : Marie Théotokos.
Cette croyance existait déjà chez les Pères de l’Eglise au IVe siècle. Elle se maintiendra et se répandra. Elle sera souvent confondue avec la conception virginale du Christ. Or, le dogme de l’Immaculée Conception, lui, ne concerne que la conception de Marie elle-même. Au fil des siècles, certains adopteront cette idée de l’Immaculée Conception. D’autres l’évacueront. Je vous passe les détails. Et les choses se maintiendront en l’état jusqu’au milieu du 19e siècle. Les uns pour, les autres contre.[1]
Pourquoi, en 1854, le pape Pie IX éprouve-t-il alors le besoin de proclamer ce dogme de l’Immaculée Conception ? La raison fondamentale est liée au contexte politique de l’époque. Au 19e siècle, l’Eglise a besoin de regagner le terrain social qu’elle avait perdu au moment de la révolution française de 1789. Le pape Pie IX est d’abord perçu comme un homme d’ouverture. Mais la révolution italienne de 1848 met un terme à ses velléités libérales. Le 8 février 1849, le pape doit fuir Rome. Il fait appel à la France. Le général Oudinot à la tête des troupes françaises entre à Rome le 2 juillet de la même année après avoir écrasé les volontaires de Giuseppe Garibaldi. Tout change alors. Pie IX répudiant l’engagement politique, donne désormais la primauté à la quête spirituelle. C’est dans le but de renforcer cette quête spirituelle que le pape proclame le dogme de l’immaculée conception. Le 8 décembre 1864, en annexe de l’encyclique Quanta cura, il publie le Syllabus. Il s’agit d’un catalogue à la Prévert de tout ce qu’il pense être les erreurs de la pensée moderne. Pie IX se caractérise alors par son « intransigeance ». C’est le pape du concile Vatican I et de l’infaillibilité pontificale.
Il refuse toute « transaction » avec les quatre principales causes des « malheurs du temps », selon sa terminologie : l’esprit de la Réforme protestante, la philosophie des Lumières, l’héritage de la Révolution française et le libéralisme étatique. C’est à la fois un rejet du courant moderniste et, conjointement, une volonté de préserver et de transmettre le « dépôt de la foi » de l’Église catholique au moment même où celle-ci paraît menacée de toutes parts[2].
Donnant raison à cette proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, rappelons qu’en 1830 nous aurons les apparitions de la rue du Bac. Rappelez-vous l’invocation à Marie liée à la médaille miraculeuse : « Ô Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ». Cette même proclamation du dogme sera suivie par les apparitions de Lourdes en 1858. Rappelez-vous les paroles de Marie à la grotte de Massabielle : « Que soy era immaculada councepciou » (« Je suis l’Immaculée Conception »).
Je reste acquis à l’idée qu’au milieu du 19e siècle en un temps de profonds bouleversements sociaux et religieux, les dogmes de l’Eglise peuvent être portés par les remous de l’histoire. Ainsi en est-il depuis la fondation du Christianisme. Aujourd’hui encore, la vie de foi ne peut être considérée comme une citadelle de certitudes rassurantes, isolée du monde contemporain. Chaque jour que le Seigneur nous donne, nous sommes engagés sur des chemins inattendus, confrontés à des expériences et des événements nouveaux. Chaque jour, la foi se découvre et conjointement se renouvelle. La foi est une recherche. Le visage de la Vierge Marie n’échappe pas à ce mouvement naturel de la vie spirituelle et de la réflexion chrétienne. C’est bien pour cela qu’elle demeure encore à ce jour proche de tous les combats que nous avons à mener.
Père Philippe BOISSÉ
[1] Certaines congrégations religieuses resteront opposées à cette proposition de foi. D’autres l’adopteront, traçant ainsi la frontière entre les « maculistes », ceux qui sont contre, et les « immaculistes », ceux qui sont pour. Le discours maculiste sera porté par les Dominicains tandis que les arguments des immaculistes seront principalement l’œuvre de prédicateurs franciscains. Saint Bernard de Clairvaux lui-même, pourtant attaché à la dévotion mariale, ainsi qu’un siècle plus tard saint Thomas d’Aquin, refuseront l’idée même de ce dogme de l’Immaculée Conception. D’autres, comme Jean Duns Scot, le défendront. Ces débats théologiques entraîneront des turbulences dans la société : la Sorbonne sera même paralysée durant une année par cette querelle.
[2] Quelques mois plus tard, le 20 septembre 1870, les troupes du roi d’Italie occupent Rome. C’en sera fini des États pontificaux. Pie IX se considèrera comme prisonnier au Vatican. Une situation qui perdurera jusqu’aux accords du Latran, en 1929, avec le Duce Mussolini, et à la création de l’État souverain du Vatican.