Homélie du 14e Dimanche du temps ordinaire – (Lc. 10, 1-12. 17-20) 06/07/25
Aujourd’hui, les disciples sont conviés à suivre Jésus sur le chemin de la mission. Et comme aux premières heures de l’évangile, l’Eglise parle toujours de mission. Ainsi, on vous dira que la mission doit nous conduire aux marges de la société, là où les personnes rencontrées ne possèdent pas encore tous les codes d’un comportement bien policé, bien catholique. Les marges ou périphérie de la société, là où les fondamentaux d’un minimum de culture religieuse sont aux abonnés absents. Les « têtes pensantes de la pastorale » nous dérouleront alors le long tapis rouge de la pastorale de proposition, de la pastorale du seuil, de la pastorale de l’initiation, de la pastorale de l’ouverture au monde, de la pastorale d’engendrement, de la pastorale des recommençants, de la pastorale d’une annonce explicite du kérygme… etc. Comme si la pastorale relevait d’abord d’une technique. A la limite, comme si la pastorale n’avait jamais été missionnaire. Comme s’il pouvait exister des disciples qui ne soient pas missionnaires. Comme si nous allions enfin être missionnaire parce qu’il nous suffisait de le décréter pour le devenir.
On oubliera alors qu’en des temps pas si lointains, les Pères des congrégations missionnaires passaient de paroisses en paroisses pour évoquer aux quatre coins de la planète la mission en pleine forêt vierge (là où le pied de l’homme n’avait jamais mis la main), la mission chez les Inuits ou chez les Papous, la mission en terre malgache ou au plus près des Yanomami, des Kayapo, ou encore des Huaorani. Ils nous donnaient alors le goût, non pas des voyages lointains, mais de faire concrètement connaître Jésus.
Ou encore, en plein conflit mondiale, sous la botte nazie, peut-on oublier que le 12 septembre 1943, une « bombe » éclatait dans l’Église de France sous la forme d’un livre intitulé La France pays de mission ? Ses auteurs, Henri Godin et Yvan Daniel, étaient tous deux aumôniers de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). L’ouvrage marquera deux générations de prêtres et de laïcs chrétiens engagés et connaîtra plusieurs éditions dont celle de 1962 en plein Concile Vatican II. Le livre sera publié à la demande du cardinal Suhard, l’archevêque de Paris de l’époque. Cet ouvrage mettait l’accent sur le caractère inadapté du système paroissial pour de nouveaux types de chrétiens et préconisait une pratique vécue sous d’autres formes communautaires.
Or, un siècle plus tôt, en 1849, le même diagnostic était apparu dans trois documents remis à Mgr Sibour, l’archevêque de Paris. Les auteurs y pointaient déjà la crise du système paroissial et présentaient des éléments de réforme. Et enfin, attention de pas oublier les 18 encycliques qui jalonnent la doctrine sociale de l’Eglise de 1891 avec Rerum Novarum du pape Léon XIII jusqu’en 2015 avec l’encyclique Laudato si’ du pape François.
Sous l’effet de l’agitation médiatique et de l’évènementiel, on oublie que la mission n’a pas commencé aujourd’hui. Mais on oublie surtout qu’au départ, ce qui est essentiel, c’est le désir porté par tout baptisé de proposer l’amitié du Christ dans la société actuelle. Et pour cela, il n’est meilleur témoignage que l’exemple donné par notre façon d’être et de vivre. Car les gens suivent les exemples mieux qu’ils n’écoutent les conseils.
Comme curé et vicaire, j’ai vécu plusieurs missions. Très différentes les unes des autres. Au-delà des méthodes proposées, un seul impératif : un apriori de bienveillance à l’égard des personnes que nous rencontrions. Aujourd’hui, à l’écoute de l’évangile, je suis personnellement touché par la décontraction que Jésus nous invite à acquérir. Il ne nous demande pas de comptabiliser nos résultats : « les résultats, ça ne compte pas ». Tu pars, « rien dans les mains, rien dans les poches » ; tu es un homme, une femme libre, et tu ne vas employer aucun moyen de contrainte quel qu’il soit. Pas de publicité tapageuse, pas de propagande, pour annoncer le Règne qui vient. Voilà ce que Jésus nous redit : « N’employez pas ces moyens-là pour annoncer le Règne de Dieu. » C’est seulement par la vérité de votre vie, par la vérité de votre relation aux autres, de votre premier contact, que vous réussirez ou pas. Vous n’avez que la vérité de votre vie, de votre parole. Et la parole c’est fragile. On vous écoute ou on ne vous écoute pas. Mais, dans les deux cas, soyez décontractés. Si on vous accueille, ne vous gênez pas. Mangez, buvez, restez là. Ce ne sont pas les résultats qui comptent, ni le nombre de convertis. Vous êtes là comme des messagers, et si vous échouez, vous allez plus loin.
Alors , posons-nous simplement les bonnes questions : suis-je suffisamment libre et détaché pour répondre ainsi à l’appel du Christ ? Est-ce que j’aime suffisamment les personnes pour m’engager dans cette annonce ? Qui est celui que je souhaite annoncer ? Pour moi, qui est-il ? Que représente pour moi cette parole : « Le règne de Dieu s’est approché de vous. » ?
Père Philippe BOISSÉ
- 1891 : Rerum novarum, sur la condition des ouvriers, Léon XIII
- 1931 : Quadragesimo anno, sur l’instauration de l’ordre social, pour le quarantième anniversaire de Rerum novarum, Pie XI
- 1961 : Mater et Magistra, sur l’évolution contemporaine de la vie sociale à la lumière des principes chrétiens, Jean XXIII
- 1963 : Pacem in Terris, Message de paix à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII
- 1965 : Gaudium et Spes, L’Église dans le monde de ce temps, concileVatican II
- 1965 : Dignitatis Humanae, Du droit de la personne et des communautés à la liberté sociale et civile en matière religieuse, Concile Vatican II
- 1967 : Populorum progressio, sur le développement des peuples, Paul VI
- 1971 : Octogesima adveniens, en réponse aux besoins nouveaux d’un monde en changement, Pour une Société Humaine, Lettre apostolique de Paul VI
- 1975 : Evangelii nuntiandi, sur l’évangélisation dans le monde moderne, de Paul VI
- 1979 : Redemptor Hominis(L’homme, le premier chemin de l’Église), Jean-Paul II
- 1981 : Laborem exercens, sur le travail humain, Jean-Paul II
- 1987 : Sollicitudo rei socialis, pour un vrai développement, Jean-Paul II
- 1991 : Centesimus annus, cent ans après Rerum novarum, Jean-Paul II
- 1995 : Evangelium vitæ, Jean-Paul II
- 2006 : Deus caritas est, Benoît XVI
- 2009 : Caritas in veritate, Benoît XVI
- 2013 : Evangelii gaudium, François
- 2015 : Laudato si’, François