Homélie du jeudi de l’Ascension 2025 – Lc (24, 46-53)
Dans le sillage de la Résurrection, juste avant le dimanche de la Pentecôte, en pleine semaine, l’Église nous invite à célébrer, après quarante jours, l’Ascension du Seigneur. Cette fête est surtout connue en France pour les quelques jours de congés qu’elle nous procure : c’est le pont de l’Ascension. Et quand j’ouvre l’évangile, je découvre que l’évènement nous est proposé avec une sobriété étonnante. Alors que nous aurions pu nous attendre à des descriptions aussi fulgurantes et grandioses que la manifestation de Dieu sur le Sinaï… ici, il n’en est rien. Tout se résume en un demi-verset : « Et il advint, comme il les bénissait, qu’il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. » C’est tout. Comme si, finalement, en ce jour où nous célébrons l’Ascension du Christ au ciel, nous devions conjointement nous contenter de la descente des Apôtres vers la ville de Jérusalem.
Si nous voulons une vision plus complète de l’évènement, nous devrons associer les propos de quatre sources : le chapitre 2 des Actes de Apôtres, la Bénédiction solennelle de la fête, un passage de l’antienne d’ouverture de la messe et la première préface de l’eucharistie. Ce qui nous donnera l’enseignement suivant : « De même que ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins (Ac 2, 32) – Dieu élève aujourd’hui son Fils dans la gloire (Bénédiction solennelle de l’Ascension) – Au-dessus de tout (antienne d’ouverture) – Le Seigneur Jésus est aujourd’hui ce Roi de gloire devant qui s’émerveillent les anges (Préface I) ». Voilà. C’est un petit peu plus complet. Mais, cela étant, est-ce à dire que la fête de l’Ascension a pour seul objectif de remettre chacun à sa juste place : Jésus au ciel et les hommes que nous sommes définitivement sur terre ? L’Ascension est-elle à comprendre ainsi ?
De nouveau, la première Préface de la messe nous en dira un petit peu plus. Je la cite : « En montant au ciel, le Seigneur Jésus, vainqueur du péché et de la mort (…) ne s’évade pas de notre condition humaine : mais en entrant le premier dans le Royaume, il donne aux membres de son corps (c’est-à-dire à vous et à moi), l’espérance de le rejoindre un jour » (Préface I). Cela veut dire que, loin de nous assigner une place ici-bas, l’Ascension du Seigneur nous en ouvre une près de Dieu. Si le Christ « tête » du corps est passé de la mort à la vie, nous « membres » de son corps nous pourrons passer nous aussi à sa suite. Si la tête passe, le reste du corps suivra (comme on le dit lors d’un accouchement). Et cela commence à m’intéresser parce que cela devient un petit peu plus cohérent sur le plan spirituel.
Rappelez-vous, le jour de Noël, la naissance de Jésus était annoncée aux bergers. Dans nos prières, nous adressions alors à Dieu le Père la demande suivante : « Fais-nous participer à la divinité de ton Fils, puisqu’il a voulu prendre notre humanité » (Prière d’ouverture de la messe du jour de Noël). Aujourd’hui, en cette solennité de l’Ascension, nous lui offrons notre action de grâce en ces termes : « Il s’est manifesté après sa résurrection, en apparaissant à tous ses disciples et, devant leurs yeux, il est monté au ciel pour nous rendre participants de sa divinité » (Préface II de la solennité).
Ce que nous demandions à Dieu à Noël a fini par se réaliser en Jésus. Nous souhaitions participer à sa divinité. C’est aujourd’hui devenu chose possible grâce à l’Ascension de Jésus. Toutefois, pour l’heure, notre tour n’est pas encore venu. Alors se pose une simple question : si Jésus est désormais au ciel, ici-bas, quelle est notre place ? Personnellement, je perçois une place qui revêt un double visage : celui de la mission et celui du service.
Le visage de la mission se décompose en deux phases distinctes.
Phase 1 : celle du confinement. « Ne pas quitter Jérusalem ». C’est le temps du confinement provisoire, assorti d’une promesse : « dans l’Esprit Saint, vous serez baptisés d’ici peu de jours ». Ce sont les consignes données par Jésus dans la première lecture du livre des Actes des apôtres (Ac 1,4-5) que nous avons entendu il y a quelques instants.
Et puis la phase 2, la puissance déconfinante de l’Esprit Saint qui ne permet ni place assise, ni statu quo. Cette phase se résume en un mot de la part de Jésus : « Allez !» Non pour nous dire « Restez chez vous », mais pour nous missionner : « De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19).
Le second visage de la place à laquelle nous sommes invités est celui du service. Cette place dont avait parlé Jésus pour ses disciples est une place à genoux, celle du serviteur : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 14-15). La force de l’Esprit Saint qui rend les disciples capables du témoignage et de la mission est aussi celle de l’amour inconditionnel au service de nos frères, amour qui est lui-même témoignage : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35).
Quant à Jésus, sa place elle aussi n’est pas statique. S’il est assis à la droite du Père c’est-à-dire son égal, je cite ici la 1ère préface de la messe de l’Ascension – « il s’élève au plus haut des cieux, pour être le Juge du monde et le Seigneur des seigneurs, seul médiateur entre Dieu et les hommes ». Christ Sauveur l’est une fois pour toutes. Il est médiateur, à jamais. C’est son rôle. C’est pourquoi, dans la liturgie, c’est toujours par le Fils que nous prions le Père, dans l’Esprit. Ce sont les termes de la doxologie qui conclura la prière eucharistique de notre messe : « Par lui, avec lui et en Lui (lui c’est Jésus), à toi Dieu le Père tout puissant, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles – Amen. » Cette doxologie qui ressaisie la prière de notre assemblée pour la porter vers Dieu, le célébrant la proclamera en lieu et place du Christ lui-même, c’est-à-dire in persona Christi.
Alors voilà ! Je conclurai simplement en disant que cette fête de l’Ascension n’est pas un simple gadget spirituel mais le rappel d’une invitation qui doit orienter toute notre vie de baptisé : « Vous savez qu’il est assis à la droite du Père ; mais cherchez-le, trouvez-le aussi près de vous, jusqu’à la fin, comme il l’avait promis ». Pourquoi ? Parce que nous attendons son retour : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; soutenus par ta miséricorde, nous serons libérés de tout péché, à l’abri de toute épreuve, nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur. » (Prière qui fait suite à chaque messe au Notre Père)
Père Philippe BOISSÉ