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Homélie du 5e Dimanche de Pâques – Jn 13, 31-35

 

Chacun de nous, quand il pense à sa mort, sait bien qu’il n’emportera rien. Il lègue à ceux qu’il aime, et particulièrement à ses enfants, les biens issus d’une vie de labeur ou d’une tradition familiale. On le fait généralement par un testament. C’est une manière d’éviter la dispersion et de survivre à soi-même.

Jésus, lui aussi, dans les heures qui précédaient son arrestation, sachant quel serait son destin, a laissé à ses amis son testament. Il leur a légué ce qu’il avait de plus cher au monde. Il l’a fait sous la forme d’un commandement. Il n’avait pas de biens matériels à leur léguer. Mais ce qui lui tenait le plus à cœur, c’était l’amour. L’amour, c’est-à-dire la constante, le fil conducteur de sa vie entière. Le testament de Jésus se résume en un seul commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Etait-ce une nouveauté ? Apparemment pas. Ce commandement, on le trouve déjà formulé à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament. Le livre du Lévitique, par exemple, dit : « N’aie aucune pensée de haine contre ton frère… Ne te venge pas, ne sois pas rancunier : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Mais est-il possible de faire de l’amour un commandement ? Pourquoi Jésus tient-il à parler de l’amour comme d‘un « commandement » ? Je regrette que le français n’ait qu’un seul mot pour dire une réalité aussi complexe. La plupart des langues ont plusieurs mots pour en parler. Ainsi, l’évangile emploie deux mots : les mots grecs « agapè » et « éros ».

Le mot « éros » désigne l’amour sexuel qui, en soi, est quelque chose de bon pour la personne. Mais ce n’est pas de cela dont parle Jésus. Ce dont il parle en évoquant l’amour, c’est l’agapè. L’agapè, qui suppose non pas seulement l’instinct naturel, mais aussi une démarche libre et volontaire, comme celle par exemple d’aimer ses ennemis. L’amour que Jésus met en avant, tel un commandement, ne se réduit pas à un banal sentimentalisme. Mais c’est une réalité concrète et objective. C’est un amour que Jésus a manifesté, pratiqué de multiples manières par une constante attention aux autres, tout au long de sa vie publique. Et d’abord par sa proximité vis-à-vis de ceux qui en avaient le plus besoin : ceux qui étaient méprisés, humiliés, rejetés, marginalisés… tous les exclus de son temps. Tous ses gestes visaient à leur permettre de retrouver leur dignité d’hommes et de femmes, à les faire tenir debout, à les remettre en route. Pour tous ces gens-là, Jésus a donné sa vie. Les premiers disciples ont été témoins de cela et ils nous l’ont rapporté dans les Évangiles.

Cette façon d’aimer commande notre capacité à suivre le Christ. C’est en cela que nous aimerons comme il nous a aimés. Ici réside la clef de la nouveauté qu’il accorde à ce commandement. Aimer comme Jésus n’est pas seulement un commandement à suivre ou à appliquer. C’est avant tout notre désir de nous mettre à la suite du Christ.

Aujourd’hui, à mon sens, cela suppose une triple attention :

  1. Premièrement : en toutes choses, une capacité à garder le sens de l’objectivité. Ne pas nous laisser guider par nos seuls affects. Et pour cela, garder une parole et un regard clairs.
  1. Deuxièmement : ne jamais oublier que l’Eglise est une famille qui ne tient que par le pain partagé, principalement celui de l’eucharistie. On n’est pas chrétien tout seul. Nous devons maintenir un sens partagé des responsabilités. On appelle cela la synodalité.
  1. Enfin, troisièmement : le respect du juste équilibre entre la vie sacramentelle, l’exercice de la charité et le partage de la Parole de Dieu. Les trois sont indissociables. On ne peut pas se contenter de l’un ou de l’autre. Il convient de tenir les trois ensemble. Et notamment, dans nos communautés, veiller aux personnes les plus fragiles, c’est-à-dire à l’exercice de la charité.

Vous l’aurez compris, l’Eglise est un corps organisé comme saint Paul aime à le rappeler. L’amour à la suite du Christ s’inscrit dans ce cadre. Ce n’est pas une esthétique ou une simple clause de style. L’amour fraternel, l’amour à la suite du Christ, n’est jamais définitivement acquis mais reste à construire chaque jour. Cela oblige parfois à dire « non ». Mais dire « non » peut être une marque d’amour à l’égard du prochain. Comme un Papa et une Maman savent dire non pour le bien de leurs enfants. Tout simplement parce qu’ils les aiment.

Père Philippe BOISSÉ

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