Homélie du JEUDI SAINT 2025– Jn. 13,1-15
Ce soir, nous faisons mémoire du dernier repas pris par Jésus avec ses amis. Nous agissons à sa demande. Comme à chaque fois, quand nous célébrons la messe. Toutefois, ce soir, nous lions étroitement deux gestes du Christ :
- d’une part la consécration du pain et du vin
- d’autre part, le lavement des pieds.
C’est le récit de saint Jean. Lorsqu’il raconte la Cène, il rapporte le geste du Christ qui lave les pieds de ses disciples. Geste curieux, tant il est vrai que ce travail, peu valorisant, relevait du service des esclaves. Ainsi, Jésus prend la place de l’esclave. Non par condescendance, mais pour nous montrer comment Dieu est « Seigneur ». Le geste du lavement des pieds s’inscrit dans la continuité des gestes posés par Jésus durant sa vie publique : guérison des malades, réinsertion des exclus et pardon accordé aux pécheurs. Jésus se dépouille de tout pour accomplir ce geste de l’esclave. Il se dépouille lui-même de ses vêtements alors que sur la croix, il sera dépouillé par les soldats. Ce qui se passera sur la croix est ici rendu visible à l’avance par ce geste d’esclave, ce geste déconcertant. C’est ainsi que Jésus se montre Dieu.
- Il se dépouille de tout pour se donner avec beaucoup d’amour.
- Il ne se contente pas de se faire servir par d’autres. Il endosse lui-même l’habit du serviteur et mouille sa chemise.
C’est le passage obligé pour vivre pleinement les fêtes de Pâques. Comme Jésus, je dois à la fois me dépouiller et me vêtir. Me dépouiller de tout amour propre, de tout attrait pour la superficialité du monde, de toute négligence et de toute tristesse… Et puis me vêtir, comme le Christ, d’une charité ardente. Ce n’est pas toujours facile à mettre en œuvre. Nombre de nobles désirs habitent notre cœur. Vous comme moi, nous avons envie de liberté, de bonheur, de joie, de santé, de tendresse, de vie sans limite… Ces besoins, ces désirs sont légitimes. Ils rejoignent le projet que Dieu a pour chacun chacune d’entre nous. Il veut que nous soyons heureux. Toutefois, il nous faut absolument éviter un tragique malentendu. Celui qui peut nous conduire à comprendre, à exprimer nos désirs, en termes de domination et d’accaparement. C’est une tentation redoutable. C’est la tentation des origines : « Ils voulaient être comme des dieux ». C’est la tentation à laquelle ont succombé l’homme et la femme dans le récit de la Genèse. Ils n’ont pas su attendre. Comme cela ne venait pas assez vite, il se sont servis eux-mêmes. Ils ont emprunté le chemin de la puissance et de la domination. Ils se sont accaparés ce que Dieu souhaitait leur offrir. Un peu comme Pierre qui se rebelle à l’idée du geste que souhaitait poser Jésus. Par là même, il manque la cible de son désir. Bien plus, en refusant le lavement des pieds, Pierre refuse d’être sauvé par Jésus. C’est même lui, Pierre, qui prétend sauver Jésus. « Je donnerais ma vie pour toi » (Jn 13, 37). Cette incompréhension le conduira au reniement annoncé. En refusant ce geste du lavement des pieds, Pierre creuse lui-même le lit de son exclusion. Pierre, c’est-à-dire chacun, chacune d’entre nous.
Aussi soyons attentifs. Par le lavement des pieds, Jésus nous invite à voir les choses autrement. Nous sommes invités à placer nos vies au service des autres. « Vous serez comme des dieux »… Oui, nous le serons, mais à condition de ne pas nous tromper de Dieu. Car être comme Dieu, ce n’est pas nous servir les premiers au risque d’asservir les autres. Etre comme Dieu, c’est avant tout, servir, c’est-à-dire faire vivre et faire exister. Accepter de se dessaisir afin de pouvoir donner : c’est en cela que nous deviendrons comme des dieux.
Ainsi, quand Jésus dit à ses disciples : « Faites ceci en mémoire de moi », cela ne signifie pas d’abord la répétition d’un rite à travers les siècles. Mais cela signifie avant tout que nous sommes invités à imiter Dieu par le don de la vie. C’est pourquoi, si nous célébrons l’eucharistie, ce n’est pas pour sauver un rite vénérable. Mais d’abord pour nous ressourcer au geste testamentaire de Jésus qui nous fait don d’un amour plus fort que la mort.
Père Philippe BOISSÉ