Homélie du Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur 2025 – (Lc. 19, 28-40) ou le bal des faux-culs
Il y a l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem puis le récit de la passion. Entre les deux, l’évangéliste saint Luc déploie durant quatre chapitres les déplacements et discours effectués et tenus à Jérusalem par le Christ. La semaine de la Passion ne commence donc pas immédiatement après l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Loin de là. De l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem au récit de la passion, il y a une période assez longue que la liturgie du dimanche des Rameaux raccourci radicalement. Une juxtaposition des événements, qui crée un effet de contraste. Au matin des Rameaux, Jésus est accueilli comme un roi par la foule de Jérusalem. C’est un triomphe. Et soudain, voici la lecture de la Passion. Il ne s’agit plus d’un triomphe, mais d’un rejet.
Pourquoi ce raccourci ? Sans doute pour souligner le grand malentendu qui apparaît progressivement entre Jésus et ceux qui l’entourent, y compris les disciples. A diverses reprises, Jésus avait annoncé sa passion. Mais à cette annonce, ils avaient fermé leurs cœurs. Ils se refusaient intérieurement à l’admettre. Alors au matin des Rameaux, ils ont voulu poursuivre leur idée. Ils n’ont voulu en faire qu’à leur tête. Envers et contre tout, ils ont cru le jour de la revanche enfin arrivé et ils ont acclamé le Christ en libérateur. Ils sont restés à ses côtés. Les jours ont passé. Mais voilà, Jésus n’a rien fait d’extraordinaire. Chaque jour, il venait au Temple, très tôt le matin. Il enseignait, il discutait, il expliquait. Or, ce n’est pas ce qu’ils attendaient de lui. Ses auditeurs voulaient des actes et non des paroles. Progressivement, la déception les a donc gagnés. Ils ne voulaient pas comprendre que la seule force dont se servait Jésus, c’était la force de sa Parole. Une force qui ne contraint pas. Une force qui laisse libre. Alors, ils ont fini par se révolter… Vieille révolte des hommes contre un Dieu qui nous laisse libres. Et donc un dieu que nous laissons progressivement tomber parce qu’il n’apporte pas directement ce que nous attendions de lui.
On adhère assez facilement à cet homme Jésus qui se présente comme l’ami des pauvres, des malades et des exclus. Nous adhérons à ses œuvres de bienfaisance. Mais « le suivre jusqu’à la croix » suppose un saut qu’il est difficile d’accomplir, pour ne pas dire scandaleux. Passer par la croix n’entre pas dans la logique des choses quand celui que nous suivons semble capable d’éradiquer toute souffrance, toute oppression et tout mal. C’est ici toute la violence, la réelle inhumanité des jours qui nous attendent à la suite du Christ. C’est la cruauté de ce raccourci radical auquel nous confronte la liturgie de ce dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur. Nos cris de joie, nos acclamations forcenées, à terme vont buter contre la croix. Au point que nous allons être contraints d’accrocher nos rameaux de buis aux crucifix de nos maisons. Nous rappelant tout à la fois, par le buis, que nous sommes capables des plus belles louanges et conjointement, par la croix, des plus ignobles trahisons. En fait, spirituellement, nous sommes des faussaires (des faux-culs). Toutefois le crucifix orné de la branche de buis viendra nous rappeler qu’il n’est rien en l’homme que Dieu ne puisse assumer.
La croix rappellera à chacun d’entre nous que Dieu est capable de nous rejoindre en tous points de nos vies, mêmes les plus désolés, même les plus dramatiques. Non pour supprimer notre souffrance, mais simplement pour l’habiter de sa présence. Simplement pour nous rappeler qu’au plus profond de nos détresses, nous ne serons jamais seuls.
Cependant, soyons bien clairs. Les souffrances du Christ n’ajouteront rien au mystère du Salut. D’ailleurs bien des hommes et des femmes ont souffert tout autant que Jésus, si ce n’est plus encore. La souffrance n’est pas faite pour être contemplée ou admirée. Elle défigure l’homme. Nous ne le répèterons jamais assez : sur la croix Jésus n’offre pas ses souffrances. Ce ne sont pas les souffrances du Christ en croix qu’il convient de contempler, mais ce que le Christ devient à travers ses souffrances : un homme libre d’offrir sa vie.
Ce qu’il résume en ces quelques mots : « Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne ». – « Père, entre tes mains je remets mon esprit ».
Père Philippe BOISSÉ