Homélie du 2e Dimanche de Carême – Année C – (Lc 09, 28-36)
La Transfiguration est une expérience très forte qui marquera saint Pierre pour le restant de ses jours. Il l’écrira plus tard dans ses lettres. Mais pour l’heure, Pierre ne saisi pas encore la pleine signification de l’événement. La scène est tellement grandiose ! Moïse, Élie, les deux plus grandes figures de l’Ancien Testament, sont là, devant eux, « dans la gloire » en compagnie de Jésus. Moïse, Élie, les deux seuls qui, dans toute l’histoire sainte, ont vécu en direct la présence de Dieu. Toutefois, cette expérience de la Transfiguration reste laborieuse. Le sujet de l’entretient entre Moïse, Elie et Jésus est grave. « Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem ».
Deux précisions apportées par saint Luc attestent du malaise ressenti par les disciples. Premièrement : c’est au moment où Jésus révèle aux Apôtres sa véritable identité, que les disciples se taisent et font silence : « Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu ». Deuxièmement : alors que l’évènement est censé être un événement heureux, eh bien les disciples ont peur : « une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent ».
Comprenons bien. Tout d’abord, le silence qui suit la Transfiguration. Il vient nous rappeler que la foi n’est pas une évidence. Mais elle est avant tout la mise en lumière et la proposition d’un visage : celui de Jésus. On ne le rappellera jamais assez : Dieu ne s’impose pas, mais il se propose. Par voie de conséquences, il en est de même pour les dogmes et notre Credo. Ce ne sont pas des prisons qui épuiseraient le mystère par des mots, mais des symboles qui l’offrent à notre contemplation. Or, la contemplation, nous le savons, se développe dans le silence.
Et puis seconde difficulté : la peur qui touche les disciples. Saint Luc parle même de frayeur. « Ils furent saisis de frayeurs quand la nuée de Dieu les couvrit de son ombre ». Dans son étude sur le sacré Rudolf Otto, théologien allemand, définissait l’expérience de Dieu comme étant ce qui à la fois nous effraie et nous fascine face au « tout-autre ». En d’autres termes, une inquiétude à s’en approcher trop et pourtant un désir, voire un impératif à vouloir le connaître. C’est pourquoi saint Pierre se propose de dresser trois tentes : une pour Moïse, une pour Elie et une pour son maître. Il ne veut plus bouger tout en souhaitant garder l’événement à portée de main, tenter de garder la maîtrise de l’instant. Au risque d’occulter le chemin qui doit le conduire vers Pâques. Il risque tout simplement d’éteindre ces questions qui permettent à l’homme d’approfondir le mystère de Dieu.
Ces deux difficultés, le silence et la peur, se comprennent dans un contexte qui est difficile : Jésus annonce sa Passion. Il évoque le tragique des jours à venir. Or c’est dans ce contexte que Dieu répond à sa prière. Et que peut-il lui dire, sinon des mots réconfortants, un encouragement ; ces mots déjà entendus au jour de son baptême : « Tu es mon Fils, mon bien-aimé ». Ces mêmes mots que Pierre, Jacques et Jean, sur la montagne, reçoivent comme une déclaration solennelle : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! »
Cette Parole divine, ces quelques mots de Dieu, sont essentiels pour Jésus. Ils illuminent son visage et, à travers ses vêtements, son corps tout entier. Or il me semble que ces mots sont également essentiels à notre vie spirituelle. Ils nous aident à pouvoir affronter le silence de la foi. Ils nous aident aussi à dépasser toutes nos peurs. Mais surtout ils nous confirment dans notre vocation.
Car c’est à nous, aujourd’hui, qu’il revient d’avoir, pour tous ceux et celles que nous rencontrons, des mots qui puissent les aider à transformer leur vie et rayonner du bonheur d’être des vivants sous le regard de Dieu.
Père Philippe BOISSÉ