Homélie du 8e Dimanche du Temps Ordinaire – Lc 6, 39-45
On a toujours du mal à reconnaître nos propres qualités. A l’inverse, chez les autres, leurs défauts sont bien plus visibles que leurs qualités. Et pareil quand les gens parlent de Dieu : ils ont bien du mal à croire en un Dieu bon. Pourquoi ? Parce qu’ils voient d’abord, et on le comprend bien, tout ce qui ne va pas dans le monde. Eh bien, c’est cette façon de voir le mal en premier, plutôt que ce qui est bon et beau, qui fait de nous des « aveugles ». C’est cela avoir « une poutre dans l’œil ». Comprenons bien cette affaire de la paille et de la poutre. Cela ne veut pas dire que chacun devrait se juger pire que les autres. Car des défauts, qui n’en a pas ? Non. Ce qui est grave, ce qui rend vraiment la vie pénible et difficile, c’est quand on ne voit plus que le mal chez les autres, en soi-même et dans le monde. Avoir une poutre dans l’œil, ce n’est pas avoir un défaut plus gros que les autres. Non ! Avoir une poutre dans l’œil, c’est ne voir que les défauts. C’est avoir ce regard amer, désabusé, cette façon de toujours critiquer et de ne jamais être content. Et il y a ainsi des poutres tellement grosses qu’elles nous rendent aveugles. Au point d’entraîner les autres avec nous dans le trou du découragement et du désespoir.
Cette petit phrase assassine nous la connaissons tous : « celui-ci ou celle-ci, je les connais bien, il n’y a rien à en tirer ! ». Ce sont les paroles les plus désespérantes qui puissent exister. Car ce qui est le plus désespérant, ce qui relève de la pauvreté la plus radicale, c’est de n’avoir rien à apporter aux autres, sentir que les autres n’attendent plus rien de nous. En d’autres termes, être en chômage de la vie, en chômage de notre place parmi les autres.
Qu’il y ait du mal dans les autres, en nous, dans le monde, c’est l’évidence. Mais c’est précisément à cause de cela qu’il nous faut savoir discerner en chacun le bien, les possibilités de bien. Car la lucidité sans la bienveillance, c’est une lumière cruelle et blessante : c’est une fausse lucidité. A l’inverse, une vraie lucidité, c’est celle qui voit au-delà des apparences.
Tous, moi le premier, nous avons des défauts. Tous, nous avons absolument besoin, vous, moi, d’être encouragés par un regard de bienveillance et de confiance. C’est la grande responsabilité que nous avons à exercer les uns envers les autres. Il s’agit pour nous d’être les témoins de Dieu, les témoins du regard que Dieu, lui, pose sur nous. Témoins de ce regard que Jésus posait et pose sur chacun de nous. Un regard qui voit au-delà du visible, qui va au plus profond de nous et qui y crée de la bonté. Alors, devant les défauts des autres, devant les difficultés à vivre ensemble, devant la fatigue à supporter les autres, Dieu nous demande, non pas d’être des redresseurs de torts, mais d’aider notre prochain à vivre, à avoir du courage. Les chrétiens apparaissent trop souvent comme voulant toujours corriger les autres de leurs défauts. Pourtant, au nom de Dieu, nous n’avons pas la charge de faire la morale, ni aux autres, ni à nous-mêmes.
Mais nous sommes invités à croire : croire en la bonté de Dieu, en cette bonté qui est à l’œuvre, en nous, chez l’autre, et dans chaque être humain. Et nous avons à en témoigner par la qualité du regard que nous posons les uns sur les autres.
Aujourd’hui, un des maîtres mots de l’évangile c’est le mot « frère ». Or, si tu es mon frère, je ne suis ni ton père, ni ton maître, ni ton juge. C’est pourquoi, si tu es mon frère, je ne serai jamais ton accusateur car accuser, dénoncer, montrer du doigt, c’est la fonction du démon. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » L’as-tu tué par des paroles d’accusation ou bien l’as-tu aidé à surmonter ses propres faiblesses ? Je pense qu’au sein d’une humanité blessée, souffrante, il est urgent de témoigner de notre foi en la bonté des autres et de Dieu.
Père Philippe BOISSÉ