Homélie du 6e Dimanche du Temps Ordinaire – Lc 6, 17.20-26
Il ne suffit pas de ressentir un bref contentement pour être heureux. Une joie intense n’est pas le bonheur. Un plaisir éphémère non plus. Alors que dois-je désirer pour être vraiment heureux ? Dans la 1ère lecture, le prophète Jérémie nous a mis en garde : « Appuyez-vous sur Dieu plus que sur vous-mêmes et vos richesses ». Dans la seconde lecture, saint Paul nous rappelle que « La résurrection du Christ est la source première de notre espérance ».
L’évangile des Béatitudes, lui, abonde dans le même sens : « Mettez toute votre confiance en Dieu ». Le message est clair. Il peut nous surprendre, nous mettre mal à l’aise. Après tout, c’est normal. Généralement un prophète s’expose à déplaire. Jésus en sait quelque chose. Nous pouvons lui appliquer sans réserve les quatre béatitudes de ce jour. D’ailleurs, Jésus ne nous demandera pas de porter des fardeaux dont lui-même n’a pas d’abord éprouvé et supporté la charge.
Oui, son enseignement nous bouscule parce qu’il est tout à la fois tendre et violent. En disant aux pauvres « Heureux êtes-vous », il ne leur demande pas de se résigner. Il leur rappelle simplement qu’ils sont capables de se dépasser vers des richesses plus élevées. De même, en disant aux riches « malheur à vous », ce n’est pas une condamnation ou une menace. C’est un constat éclairant : « De grâce, ouvrez les yeux, pensez à vous et secouez-vous ». Sa volonté est d’arracher ces derniers aux bonheurs de pacotille pour les conduire, eux aussi, sur les chemins du vrai bonheur. Pour Jésus, le bonheur est un droit pour tous.
A travers les Béatitudes, Jésus déploie une action de grâce. Certes, il y a le regard des hommes. Mais il y a surtout et avant tout le regard de Dieu. L’admiration des hommes se trompe souvent d’objet. Elle se porte sur les riches, les repus et les nantis. Mais le regard de Dieu est différent. « Un pauvre a crié, Dieu l’entend » dit le psaume. Ou encore : « D’un cœur brisé et broyé, Dieu n’a point de mépris ».
Les pauvres, les persécutés, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, Dieu se penche sur eux. Dieu les regarde. Non pas en vertu d’un mérite de leur part mais en raison de leur situation même. Au-delà des apparences, Jésus nous rappelle à la vérité des personnes.
Ainsi, le véritable bonheur proposé par le Christ s’enracine dans le regard que Dieu porte sur chacun de nous. Un regard qui change notre vie. Parce que c’est un regard qui nous donne la force de prendre en main notre destin au-delà des richesses et pauvretés de l’existence. Le regard que Dieu porte sur chacun de nous est essentiel.
Par ses propos, Jésus n’entend pas justifier la misère, ni prêcher la résignation. Il ne donne ni recettes, ni solution précises. Ses Béatitudes sont avant tout un renversement des valeurs admises. C’est une invitation à contempler notre vie en faisant nôtre le regard du Seigneur. Au point que ce nouveau regard nous conduise à modifier nos comportements.
Les Béatitudes ne sont en rien une garantie automatique accordée à une classe sociale. Qui que nous soyons, riches ou pauvres, elles viendront toujours nous provoquer à briser le cercle trop étroit de nos regards convenus.
Père Philippe BOISSÉ