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« Bonjour tristesse »

 L’Eglise de France a manifesté son esprit de responsabilité face au scandale des victimes d’abus sexuels en son sein. Parfois nous devenons les auteurs de nos propres tristesses. L’Église n’en est pas à ses premières abominations : elle n’a rien de parfait. Nous le savions. Mais à ce point, qui aurait pu s’en douter ? Comme le rappelle saint Paul, « ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile » (2 Co, 4,7). Nous sommes ces vases d’argile, des vases fragiles, des vases très fragiles.

C’est l’Eglise qui a demandé « le rapport Sauvé ». Le résultat est sans appel. C’est un choc. Nous devons regarder la réalité en face. Hélas, c’est notre réalité. Si nous ne l’affrontons pas, nous ne progresserons pas.

Nous n’avons pas su protéger les plus petits, les enfants. C’est un génocide psychologique. Les « princes de l’Eglise » ont  souvent protégé les abuseurs et refusé d’écouter les victimes. Quant aux familles, aux parents des victimes, eux aussi sont très souvent passés à côté. Pire encore, ils ont parfois passé le drame sous silence.

Je souhaite que ce travail de vérité permette de trouver une parole juste sur la sexualité dans un monde qui semble perdre la tête et qui érige, sous couvert du respect de la liberté, l’anarchie des mœurs en vertu majeure et comme le symbole d’une humanité épanouie.

Nous pensons pouvoir nous habituer au mal. C’est faux. Il y a toujours pire. Dans l’Eglise, le phénomène avait pris une ampleur insoupçonnée. Or, on nous dit aujourd’hui que c’est la famille qui reste, de loin, le premier lieu des violences sexuelles sur les enfants. Alors que nous révèlera dans deux ans, le travail de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), mise en place par le gouvernement ? Cette commission doit élargir à toute la société le travail précis réalisé par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Souhaitons que ce travail de vérité puisse se poursuivre dans la lucidité et l’apaisement. Notre société en a besoin. En gagnant en vérité nous gagnerons en liberté.

Pendant 10 ans, au séminaire, j’ai accompagné des jeunes hommes vers le ministère presbytéral. Pour moi une conviction demeure. Vous aurez beau établir tous les filtres, tous les lieux d’écoute et de parole possibles pour écarter les comportements dangereux. Certaines névroses latentes sont indécelables durant le temps de formation, le candidat étant cadré par l’institution. Mais une fois le candidat engagé dans la vie du monde, pourquoi, soudain, ce crime, ce suicide, ce passage à l’acte ? Impossible de répondre : nous n’avons pas toutes les clefs de lecture.

« Chers prêtres et religieux en mission au sein de l’aumônerie militaire, chers amis, à la suite de la remise du rapport de la CIASE, nous voulons vous redire notre confiance et notre affection. Merci pour tout ce que vous êtes, merci de tout ce que vous faites, merci pour votre engagement, merci pour votre sacerdoce. Vous avez donné votre vie au Christ et à l’Eglise, que nos prières vous soutiennent comme vous nous soutenez. Nous vous disons nos plus proches et chaleureuses pensées. »

C’est le petit message adressé mercredi dernier par Mgr Antoine de ROMANET aux aumôniers militaires. Etant personnellement un ancien aumônier militaire de réserve, j’accueille volontiers ces quelques lignes. Dans un contexte difficile comme celui que nous traversons, quand on vient à douter de soi et de la mission qui nous est confiée, ces quelques mots font du bien. Prêtres, nous avons besoin d’être soutenus par notre évêque. Un évêque c’est un père. Ce n’est pas un administrateur et encore moins un DRH. Mgr Jean-Christophe LAGLEIZE nous a quittés il y a à peine un mois. Il fallait que son état de santé soit critique pour être obligé de laisser le diocèse de Metz à la veille d’une pareille tempête. Prions pour lui.

Pour l’heure, appliquons–nous à ne pas idéaliser les prêtres et les évêques. On a parfois tendance à les mettre sur un piédestal. Prêtres et évêques ne sont pas intouchables. Comme tous les humains, ils sont faillibles ; ils ont aussi leurs défauts, leurs blessures, leurs vulnérabilités. Un ministre ordonné est d’abord un frère. Une certaine théologie du ministère a tendance à l’oublier quand on évoque uniquement le prêtre comme un « autre Christ » (alter Christus). Cette notion a été mise en valeur, au XVIIe siècle, par l’école française de spiritualité (Pierre de Bérulle, saint Vincent de Paul, Jean-Jacques Olier, saint Jean Eudes, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Bossuet) et dans la lignée du concile de Trente (1545-1563). Il y a fort à penser que le contexte actuel nous obligera à chercher un nouvel équilibre entre, d’un côté, la conception socio-fonctionnelle qui définit l’essence du sacerdoce avec le concept de “service” et, d’un autre côté, la conception sacramentelle-ontologique. (relire le décret conciliaire Presbyterorum Ordinis).

L’essentiel est que l’Église reste tournée vers Dieu, en étant  pleinement solidaire des détresses de l’humanité, de toutes les personnes blessées dans leur vie. Quand nous traversons des crises, quand nos fondations sont ébranlées, on s’aperçoit, souvent après coup, que l’Esprit Saint n’abandonne pas son Église. Il nous appelle à nous convertir, à nous renouveler en profondeur. Au milieu de ce cataclysme, nous croyons que quelque chose de neuf peut émerger. Je perçois cinq pistes de réflexion et de prière :

  • Nous avons là un défi pour la résilience, tant du côté des victimes que de celui des criminels. Ce défi nous devons le relever ensemble.
  • Une nouvelle pauvreté est mise à jour qui obligera certainement l’Eglise, dans un souci de réparation, à réorienter impérativement ses priorités caritatives et à prendre soin des personnes dont les vies ont été bousculées, parfois brisées.
  • Notre Pape François attend à l’échelle de la planète la mise en œuvre d’une démarche synodale. Il est fort probable que la problématique soulevée par notre dramatique actualité sera au cœur de cette démarche. A condition que la démarche synodale demeure le mode d’exercice de la communion ecclésiale voulue par le Concile Vatican II et ne s’apparente pas à un simulacre de « démocratie participative ».
  • Le pape François a souhaité une année de la famille. Le sujet du scandale des victimes d’abus sexuels ne pourra pas être écarté des rencontres et partages qui seront honorés durant cette année pastorale.
  • La laideur du péché nous permettra peut-être de retrouver le chemin qui mène à la grâce de la réconciliation.

En de pareils moments, la tentation est grande de s’endurcir : « Il y en a marre, l’Église est toujours attaquée », « L’Église n’est pas pire que d’autres institutions ».

Pour une fois, soyons des hommes et des femmes adultes : assumons.

 

Philippe BOISSÉ – Curé