31 Mars 2019 – 4ème Dimanche de Carême

Le temps d’un trajet

Un célèbre roman de Michel Butor décrit le voyage d’un homme qui se rend de Paris à Rome : il doit y retrouver sa maîtresse et lui annoncer qu’il quitte sa femme. Le temps du trajet lui fait modifier son intention première. Il décide finalement de rester avec sa femme. Il en est sans doute ainsi du Fils prodigue : on peut imaginer que sa première intention, en revenant chez son père, était d’abord de retrouver une vie décente, loin de la misère épouvantable qu’il endurait alors. Et puis, en cheminant il s’est souvenu de ce père qu’il avait si brusquement quitté, en réclamant son bien, sans désir de le revoir jamais. Il s’est souvenu de son enfance, du bonheur du foyer, de la tendresse paternelle, jamais lassée par un fils dont on peut supposer le caractère indocile. Ce visage du père aimant a cheminé à ses côtés pendant tous ces kilomètres, et ce qui n’était qu’un voyage de retour s’est transformé en une montée, un pèlerinage, véritable chemin de conversion. Les mots qu’il a alors prévus de lui dire ont jailli de son cœur repentant comme un cri d’amour : nul calcul, nulle ruse, mais l’élan retrouvé de l’enfant qui court au-devant des bras paternels, sûr que pour lui ils seront toujours ouverts.

Les trajets, pour peu que leur lenteur le permette (21h pour le Paris-Rome en 1957 !), sont le moyen d’un retour sur soi. L’incroyable succès de la route de Compostelle depuis une vingtaine d’années est sans doute à mettre au compte d’un besoin pour chacun d’entre nous de faire le point, loin de l’agitation des grandes villes, du rythme trépidant du quotidien, de l’inflation de communication que nous vivons en ce moment. Les grands pèlerinages ont repris vie. En partant, chacun espère subir cette radicale transformation qu’on appelle la conversion, et qui est souvent plus intérieure et moins spectaculaire qu’on ne le dit, mais qui advient comme le fruit d’un patient effort pour laisser entrer la lumière en soi, dissiper les ombres, faire régner la justice et la vérité.

Comme le Prodigue, chacun aspire à rentrer à la casa, cette demeure d’un Père prodigue de son amour, et d’y goûter la joie pure et simple d’être à nouveau ensemble.

Nicolas Brucker