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Son enfance

Né le 29 juin 1886 à Luxembourg, d’un père lorrain venu d’Evrange (Moselle) et d’une mère luxembourgeoise, Robert demeura dans le petit bourg de Clausen en banlieue de la ville de Luxembourg. Alors que le Luxembourg est devenu neutre et indépendant depuis 1867, l’Alsace et la Moselle sont cédées à l’Empereur victorieux par le traité de paix de Francfort le 10 Mai 1871. Nous pouvons facilement percevoir la complexité et la diversité culturelle dont jouit le jeune Robert : Luxembourgeois de résidence, Français d’origine et Allemand de nationalité.

Son père, Jean Pierre, s’était marié en 1884 avec la jeune Eugénie Duren. Il y aura une différence de vingt ans entre les deux époux. Elle est la fille d’un fonctionnaire des douanes. Les Schuman ont laissé dans le pays d’Evrange une réputation de bonté et de dévouement. La famille riche de bonnes terres, avait investis dans l’immobilier ce qui leur permis de vivre honnêtement de ses rentes.

C’est à l’âge de quatre ans (1890) que Robert fait sa première expérience de patriotisme : « Sous le balcon grand-ducal. Le peuple acclamait le grand-duc Adolph qui venait de faire son entrée solennelle dans la capitale. J’étais un petit garçon de quatre ans perdu dans la masse. Je m’enflammais de son enthousiasme, je partageais sa fierté. Comme tout le monde je chantais – tant bien que mal – le Feiervon : Wir welle joken preisse sinn. La Marseillaise, je l’ai connue plus tard seulement. Je savais désormais ce qu’est l’amour du pays, l’attachement au souverain qui personnifie et garantit l’unité, la continuité et l’indépendance de la Nation.« 

Agé de six ans, le petit Robert entre à l’école primaire, sachant déjà lire et écrire. Son grand-père maternel ainsi que sa mère lui avaient donné les bases requises. Plus tard sa mère continuera cette tâche en surveillant et contrôlant ses devoirs et ses leçons. Cette avance lui permis de clore en quatre années le programme de primaire qui s’étendait sur six années.

Ses camarades se souvenaient de lui comme d’un garçon enjoué et porté à la gaieté. Pourtant il ne manquera pas de rigueur lorsqu’un jour un de ses camarades tentait de le copier. Il lui dit : « Je sais que tu es en train de me copier. Naturellement je ne peux pas t’en empêcher, mais je tiens à t’avertir : c’est un péché… »

Il est très régulièrement le premier de sa classe. Il se distingue particulièrement par ses notes en mathématique, en latin et en histoire. Un de ses professeurs dira : « il finira par faire une encyclopédie ». Sa mémoire est surprenante. Il aime la musique et tout particulièrement Mozart, dont il jouait des œuvres au piano.

Ses vacances, il les passait avec sa famille en Alsace, à Kruth, dans la vallée de la Thur sur la frontière franco-allemande. Car c’est là que son grand-père maternel y avait été douanier pendant douze années. Sa mère y avait passé de longs moments dans son enfance et y avait découvert l’esprit patriotique que la région a su garder malgré l’annexion. C’est dans ce contexte que l’amour de l’Alsace grandit chez Robert.

A dix ans il entre à l’Athénée de Luxembourg, où tout l’enseignement secondaire y est bilingue : français et luxembourgeois. A la fin de sa formation secondaire, il parle aussi bien l’allemand que le luxembourgeois ou le français.

Le faubourg de Clausen était construit sur l’emplacement d’un ancien ermitage. Cet isolement, c’est ce qui ressort de l’attitude familiale. Ce qui fera dire à un de ses professeurs, M. Erpelding : « j’ai l’impression que ce foyer familial était pour Robert Schuman, un peu comme pour les anciens romains, quelque chose de sacré et de si intime qu’il fallait le mettre à l’abri des regards indiscrets ». Serait-ce là qu’il apprit à apprécier la solitude qui le caractérisait tant ? En 1900, sa tante écrira à Eugénie Schuman : « Robert m’a paru triste. Pourquoi ? ». Elle conclut par cette remarque : « Il y a trop de tranquillité chez vous et chez nous trop de tapage ». Malgré cela, le jeune garçon aimait les plaisanteries et alors qu’il est Président du Conseil , il confia à un journal américain que tout enfant, il s’était introduit dans la cuisine, en l’absence de la maîtresse des lieux pour introduire une pomme dans un poulet qui rôtissait dans le four. Plus tard il n’hésitait pas à plaisanter à propos de sa calvitie, comme lorsque le matin venu il demanda à sa cousine avec un grand sérieux, s’il devait placer sa raie plutôt à droite ou plutôt à gauche.

par C.K.

Etudes de droits

L’année 1902-1903 vient couronner les études secondaires de Robert Schuman : il passe et obtient brillamment l’examen de maturité à l’Athénée grand-ducal. C’est à la fin de cette année qu’il souhaite retourner à Metz pour poursuivre ses études. Ce choix ne fut pas simple à comprendre pour son entourage ou ses amis. En effet, pour l’époque, les études de droit en France permettaient d’exercer dans l’Hexagone, mais aussi au Luxembourg et en Belgique. Ainsi, beaucoup de ceux qui avaient réussi l’examen en même temps que lui décidèrent de rester une année supplémentaire à l’Athénée, pour une année préparatoire aux études de droit en France ou Belgique. Ses amis ne comprirent donc pas et témoignent : « nous étions près de lui en vouloir car c’était tourner le dos à Luxembourg. Quand nous voulûmes connaître la raison de son choix, il fit cette réponse sibylline : « C’est là que sont mes intérêts » et son regard était allé au loin et sa voix était devenu grave ».

Un retour en Lorraine, alors annexée et dont on ne prévoyait pas une désannexion, signifiait entre autre des études allemandes et donc, un exercice de la profession de juriste en Allemagne.

Son père étant devenu allemand à l’annexion de l’Alsace-Lorraine, le jeune Schuman avait donc aussi cette nationalité, malgré le temps passé au Luxembourg. Entre un père français d’origine, une mère luxembourgeoise, et l’annexion par l’Allemagne, Robert Schuman a pu choisir l’une des trois nationalités, ce qui est un fait rare pour l’époque. C’est donc dans ce contexte, que l’étudiant fait le choix de ne pas s’éloigner de sa famille, en choisissant de retourner à Metz. Se faisant, il choisit la nationalité et la carrière allemandes.

Robert Schuman commence donc par entamer ses études de droit à l’université de Bonn en septembre 1904. Il suivit alors la « méthode » de l’époque : changer très souvent d’universités pour suivre les cours des maîtres les plus prestigieux. C’est ainsi qu’il passa de Bonn à Munich, puis à Berlin, en l’espace de deux ans, pour atterrir finalement à Strasbourg en septembre 1906.

Pour exercer une profession de juriste, il lui fallait réussir l’examen d’Assessorat : la formation comptait quatre années d’études, ainsi que des stages assez longs en administration, tribunaux, et cabinets d’avocat. C’est durant cette période qu’il écrit aussi sa thèse, qu’il obtient le 26 février 1910, avec la plus haute distinction.

En 1912, à 26 ans, il passe l’examen d’Assessorat qui lui ouvre alors les portes de l’Allemagne : il peut, grâce à lui, exercer n’importe quelle profession juridique sur l’ensemble du territoire. Inutile de préciser les qualités intellectuelles de l’homme : à 26 ans, il finit bien plus jeune que la moyenne qui est alors d’environ 30 ans.

En juin 1912, Robert Schuman s’inscrit alors au barreau d’Alsace-Lorraine et installe dans l’actuelle avenue Foch de Metz, au 5, Kaiser-Wilhelm-Ring, son cabinet d’avocat. Il est un des tous premiers vrais lorrains à s’installer comme avocat à Metz.

En choisissant une profession libérale, le Dr. Schuman s’assurait ainsi une carrière lorraine, particulièrement à Metz, se promettant un bel avenir, vu sa compétence et sa pratique parfaite des deux langues, l’allemand et le français. De plus, Metz était la deuxième ville judiciaire d’Alsace-Lorraine.

Avocat

Réformé pour raisons médicales en 1908, Robert Schuman n’avait pas fait de service militaire. Sa mère attribuait d’ailleurs cela à Notre-Dame de Lourdes, comme elle en témoigne dans une lettre : « Ne crois-tu pas que c’est Notre Dame de Lourdes qui t’a fait échapper au service (militaire), pour l’ardeur que tu y mettais à lui amener des pèlerins ? C’est une récompense qui en vaut une autre. Peut-être y penseras-tu de montrer ta reconnaissance pour la remercier en personne réfléchis-y. »

A l’éclatement de la guerre en 1914, il fut tout de même incorporé comme simple soldat et attaché aux écritures, dans une unité de Metz.

En 1915, il est affecté à la Direction du Cercle de Boulay, ce qui lui vaut de quitter l’uniforme, le « costume » comme il disait. Là, on lui donne des responsabilités, au vu de son niveau d’études : chef de service, affaires communales, dossier de chasses, de séquestres et biens saisis, etc.

Il continue cependant de résider à Metz, tout en faisant le trajet en train chaque jour : une trentaine de kilomètres. Il demeurait donc avocat et s’occupait aussi de son cabinet. Il quitta Boulay en 1918, à la fin de la guerre, n’ayant pas quitté la Lorraine durant toute cette période.

Il n’avait donc pas perdu le sens des réalités lorraines. Son poste à Boulay et son cabinet d’avocat lui ont permis de se familiariser davantage avec les problèmes quotidiens de la population. Par exemple, il était parfaitement au courant des tensions politiques qui se manifestaient entre immigrés et autochtones. De plus, par sa notoriété acquise les deux ans avant la guerre comme avocat, mais aussi de part sa participation aux différentes associations catholiques, Robert Schuman se retrouve dans une situation privilégiée qui va le projeter rapidement sur les devants de la scène. Au sortir de la guerre, alors que l’Alsace-Lorraine redevient française, il connaît parfaitement la situation locale, si délicate.

On comprend alors pourquoi il fut si vite élu député en novembre 1919, lors des élections législatives.

Ses engagements catholiques

A Bonn, lors de ses études de droit, il rejoint l’Unitas. C’est une corporation estudiantine qui affirme son attachement inconditionnel à l’Eglise catholique. Créée par des étudiants en théologie elle s’étendra aux autres étudiants. Ses membres reçoivent une importante formation doctrinale et se distinguent par leur prise de distance vis-à-vis de la montée du nationalisme. Une délégation de cette corporation sera présente aux funérailles de Robert Schuman en 1963.

A partir de 1910, il devient membre de la Görres-Gesellschaft, une société d’érudits catholiques intéressés par l’histoire. Il adhère en 1912 à l’Union pour l’étude du droit des gens d’après les principes chrétiens, qui œuvre pour le respect du droit des personnes et des communautés dans la construction de la paix entre les nations. L’idéal de cette société sera anéanti par les tumultes de la première guerre mondiale.

C’est en 1912 que le jeune avocat de 26 ans rencontre pour la première fois Mgr Benzler. Ils s’apprécient beaucoup, d’autant que l’évêque allemand respecte le sentiment patriotique des lorrains et ira jusqu’à le protéger (ce qui lui sera reproché par ses compatriotes). Le prélat l’intègre dans le groupe des responsables diocésains laïcs et le met à la tête d’une organisation créée tout exprès pour lui : la Fédération diocésaine des Groupements de Jeunesse (FDGJ). Cet engagement le met en contact avec les responsables des 4 000 jeunes lorrains engagés dans la vie locale de l’église. L’activité de la FDGJ est interrompue après deux ans, par la guerre. C’est à cette époque que Mgr Benzler pousse Robert à approfondir la pensée thomiste.

En août 1913 se déroule à Metz le Katholikentag. Ce rassemblement national des catholiques allemands, réunit tous les deux ans une dizaine de millier de responsables, laïcs et clercs, autour de leurs évêques. On y retrouva entre autres les députés du Zentrum. Ces congrès ont permis l’émergence de la doctrine sociale de l’Eglise dans l’Allemagne du début de XXème siècle. C’est la deuxième participation de Robert au Katholikentag, après Strasbourg en 1905, mais cette fois il y est deuxième secrétaire. Le 19 août 1913, dans le cahier supplément de l’hebdomadaire La Croix de Lorraine, on retrouve un compte rendu de l’assemblé de l’Union Populaire Catholique Lorraine, au cours de laquelle Robert Schuman s’est exprimé sur le Katholikentag. Le Père Collin, rédacteur en chef du journal, écrit :

l’Orateur appuie au début sur la nécessité de la formation intellectuelle du peuple, exigée de nos jours surtout où règne la concurrence excessive et l’égoïsme brutal. Si notre conscience chrétienne nous impose pas contre la loyauté dans toutes nos actions, nous devons par un surcroît d’efforts et de clairvoyance compenser ce qui nous manque de liberté. Il faut que l’ouvrier et tout travailleur luttant durement pour l’existence, soient préservés de l’abrutissement et du désespoir. Pour cela, comprendre le pourquoi de la situation si difficile et chercher les remèdes qui sont à sa portée. En cela, se préserver du radicalisme, des doctrines sophistiques qui ne font l’affaire que de quelques ambitieux ; mais par une critique raisonnable et raisonnée contribuer aux réformes nécessaires. L’instruction proportionnelle d’abord, connaissance des institutions sociales et politiques ensuite, pour que l’on sache en faire usage convenable. Comment ? Par la lecture d’un bon journal, d’un livre, d’une brochure (bulletin de l’Union Populaire), bibliothèque paroissiale, publication de la bonne presse ; surtout par la parole parlée, qui nous secoue de notre torpeur, les conférences de l’Union Populaire. Enfin ayons conscience de notre mission d’apôtre : propager nos idées auprès de ceux sur lesquels nous avons quelque autorité ou quelque influence. Prendre à cœur l’éducation religieuse de nos enfants. L’orateur termine en décrivant le congrès comme une manifestation de la pensée catholique et il demande à chacun d’y prendre la plus grande part possible ; notre responsabilité nous y engage, notre devoir d’apôtre nous le commande.

Ses années en politique

« La vie sans responsabilité politique est certes plus facile, surtout dans le désarroi actuel. Mais nul n’a le droit de se dérober, moins que jamais. Ma santé est bonne, malgré des accès de lassitude qui ne sont pas toujours suffisamment expliqués par l’effort que je fais. Mais j’espère pouvoir faire face à toutes les exigences raisonnables. Je m’en remets pour cela à la Providence. »

Au lendemain de la libération de Metz, le 19 novembre 1944, des milliers de mosellans réfugiés, expulsés, déportés, malgré-nous, reviennent au pays natal. Démunis de tout, il s’agit de pourvoir rapidement au nécessaire : c’est ce que Robert Schuman fait en participant à la création d’un Comité de coordination des oeuvres d’entraide. Il réalise ainsi en quelque sorte ce que son poste de sous-Secrétaire d’Etat pour les réfugiés pour quarante jours à partir de mai 1940 ne lui permit pas de mettre en oeuvre avant guerre ; reconduit dans ses fonctions le 16 juin dans le gouvernement Pétain sans avoir été consulté, Robert Schuman démissionna deux jours plus tard. Mais à la fin de la guerre, à l’heure de la chasse aux sorcières où l’épuration fait rage dans la population, les détracteurs de Robert Schuman n’ont aucun mal à le faire déclarer « indigne et inéligible ». Pourtant l’ancien député de la Moselle ne se laisse pas impressionné par cette injustice, convaincu de servir par son engagement le bien commun de son peuple. Du coup avant même d’être relevé de son inéligibilité il fonde avec son ami Robert Sérot, le Rassemblement Démocratique en Moselle (RDM).

« Sans le soutien d’un parti puissant et organisé, un homme politique se trouve désarmé. »

Pourquoi fonder un parti politique local, alors que le Parti Démocratique Populaire créé en 1924 et auquel Robert Schuman a appartenu avant guerre, vient de renaître sous le nom de Mouvement Républicain Populaire (MRP). Apparemment pas pour des questions politiques, mais plutôt par la claire vision qu’au sein même de ce parti on cherche à le « neutraliser ». C’est par la rencontre de René Lejeune, tout jeune délégué MRP de 22 ans, que le destin politique de Robert Schuman va prendre de l’envergure, comme le dira Alain Poher : « si Robert Schuman n’avait pas rencontré René Lejeune en 1944, sa vie politique aurait pris une autre tournure ». Car c’est un grand homme que René Lejeune a conscience de rencontrer lorsqu’il vient lui proposer d’adhérer au MRP ; et c’est cette conviction qui poussera R. Lejeune à désobéir aux ordres de Paris pour constituer une liste commune RDM-MRP aux élections de l’Assemblée constituante d’octobre 1945 : Robert Schuman, tête de liste, et ses co-listiers MRP remportent 4 sièges sur 7. Cette élection ouvre à nouveau les portes du Parlement à Schuman qui retrouve son siège parmi les démocrates chrétiens.

Comme parlementaire, et surtout comme spécialistes des finances de l’Etat dans la nouvelle classe politique d’après-guerre, Robert Schuman est nommé à la présidence de la Commission des finances (il en avait déjà été un membre apprécié dans le gouvernement Raynaud avant guerre). La résistance du vieux député lorrain aux pressions inflationnistes va particulièrement impressionner Pierre Mendès-France. Ayant fait ses preuves face à ses détracteurs, le député rejoint le MRP, et c’est comme tête de liste MRP de Moselle, qu’il remporte à nouveau 4 sièges sur 7 en juin 1946, lors de la deuxième élection de l’Assemblée constituante. Premier parti de France, le MRP dispose de ministère au gouvernement que Georges Bidault est chargé de former : le nom de Schuman est conseillé par Pierre Mendès-France aux finances.

Dès lors, Robert Schuman sera jusqu’en 1956 en responsabilité gouvernementale : d’abord comme ministre des Finances (janv. à nov. 1947), puis Président du Conseil (nov. 1947 à juil. 1948), ministre des Affaires étrangères (juil. 1948 à déc. 1952) et enfin ministre de la Justice (fév. à déc. 1955).

A partir de 1956, ce seront les responsabilités européennes qui l’attendront, dont la Présidence de l’Assemblée parlementaire européenne de Strasbourg de 1958 à 1960.

Fin de sa vie

C’est en octobre 1959, lors d’une visite officielle au gouvernement italien, que se déclarent les premiers signes de la maladie qui l’affaiblira de plus en plus. En plein milieu d’une conférence de presse, il perd le fil de ses idées et doit être remplacé par M. Pella. Ce sont les premiers symptômes de la sclérose cérébrale qui l’emportera. Avant de quitter le pays, il tient à fleurir la tombe de Alcide de Gasperi dont il dira que c’est « l’homme d’Etat étranger avec lequel j’ai le plus d’affinités, car nous avions fait des expériences identiques ».

En mars 1960 on lui suggère de renoncer à ses fonctions de Président du Parlement Européen. Ce renoncement fait beaucoup souffrir Robert : « j’aurais encore pu aider l’Europe». Il dit à son ami, alors que tout semble l’abandonner : « Mais vous au moins Beyer, vous ne m’abandonnerez pas ? ». Malgré sa maladie, il continue à voyager dans toute l’Europe.

Robert Schuman entame la rédaction de son seul livre Pour l’Europe dans le but de faire découvrir à tous ses intuitions européennes. Malgré tout le travail entamé, en août 1960 il veut détruire ses écrits, ce qu’empêche Beyer. Robert lui dit alors : « Je ne veux pas écrire de mémoires. Je vous donne tous ses papiers. Vous les publierez si vous voulez après ma mort ». Mais finalement il consent à extraire de ses conférences les passages essentiels afin d’aboutir à une synthèse objective de sa doctrine politique. Ce travail lui est difficile, de ce qu’il souffre de plus en plus de moments d’absence. Au point de lui interdire les balades et la lecture, qu’il chérissait tant : cela le fatigue trop. A la question: « Aimez-vous toujours vos livres ? », il répond avec le sourire : « Je les aime toujours… d’un amour platonique… ».

En janvier 1961, une autre attaque le prendra chez lui à Scy-Chazelles et sera beaucoup plus dramatique. Au cours de sa promenade quotidienne, ses forces l’abandonnent : il tombe à terre, sans toutefois perdre connaissance. Sa gouvernante pensant qu’il était invité à dîner ne s’inquiéta pas. Ce n’est que le lendemain que le garde champêtre le retrouva dans la même position, transis de froid, sous la pluie. Robert s’exprime sur cet accident : « J’ai passé la nuit à compter les heures qui sonnaient aux clochers alentours. J’ai bien cru mourir, mais j’ai résisté ». Certains membres de sa famille éloignée souhaitent le placer dans un établissement, mais son fidèle ami Beyer s’y oppose.

En septembre 1962, Adenauer lui écrit : « Cher Monsieur Schuman, pendant la visite du général de Gaulle, la semaine dernière, j’ai souvent pensé à vous comme à l’homme qui, par son initiative du pool charbon-acier, a posé la pierre angulaire de l’amitié entre nos deux pays. C’est avec reconnaissance que je repense à notre travail en commun. Il me tient à cœur, précisément dans les circonstances présentes, de vous exprimer ma gratitude. Ce serait une grande joie pour moi s’il nous était donné une fois encore de nous revoir. »

Ses forces allant diminuant, il doit renoncer à aller prier chez les sœurs d’en face, puis il doit aussi quitter sa chambre du premier étage pour rejoindre une pièce au rez-de-chaussée, où il finira sa vie. L’été 1963 la fin semble proche, Robert ne parle plus, il ne sait plus que regarder et presser les mains.
Il a toujours la visite de nombreux amis : Henri Beyer, sa secrétaire au parlement Mme Christiane Schmidt, Joseph Schaff, Jean-Marie Pelt et Pierre Pensa. Alors qu’il aimait tant la solitude et le retrait, il dit un jour à Beyer : « surtout ne me laissez pas seul ! » »

Quelques jours avant sa mort, l’évêque de Metz après lui avoir administré le sacrement des malades, lui fait la lecture d’une lettre du Pape Paul VI : le vieil homme en est touché au point de pleurer.

C’est le 4 septembre 1963, vers neuf heure trente du matin, après une terrible nuit d’agonie que Robert Schuman entre dans la vie auprès de Dieu.

Quelques heures après l’annonce de la mort du président Schuman, le chancelier Adenauer prévenant de sa venue pour les obsèques, s’en voit déconseillé par les autorités françaises. De même Jean Monnet, ami et proche collaborateur du défunt, n’est pas invité au déjeuné officiel, ce qui pousse cinq anciens présidents du conseil (MM. Pleven, Pflimlin, Mayer, Mollet, Pinay) à décliner solidairement l’invitation des autorités. Le premier ministre et le ministre des affaires étrangères ne se déplacent pas pour leur ancien collègue. C’est le vice-président de l’assemblée nationale, un opposant à la politique de Robert, qui les représente. La R.T.F. (Radio Télévision Française) ne consacre qu’une courte émission, à la différence des retransmissions dans les pays étrangers. Il est même de bon ton de minimiser le rôle de Robert Schuman à côté de celui du chancelier Adenauer.

Selon la volonté du défunt, il n’y eut pour seul discours qu’une courte oraison de l’évêque : « Comme l’austère grandeur de la cathédrale de notre diocèse étonne ceux qui la voient pour la première fois, l’honnêteté foncière et l’intégrité de notre disparu ont provoqué l’admiration du monde. La simplicité dépouillée de notre mortier évoque son humilité profonde. L’éclat incomparable des vitraux de cette église que l’on a appelé la lanterne de Dieu nous fait penser à son regard translucide de pureté. La mission de Robert Schuman a été d’être un grand jeteur de ponts, un homme de rencontre fraternelle et de dialogue fécond entre les peuples souvent opposés, un apôtre de la réconciliation et de la paix. » (tiré de R. Rochefort, p. 364)