Témoignage d’un enfant de la guerre du Liban : le pardon est la route vers la paix…

 Vivre enfant dans un pays de guerre est un drame, mais en même temps une expérience qui permet de goûter le sens profond de la vie, surtout après la paix, la réconciliation et le pardon.

Pendant la guerre du Liban (1975-1991), j’ai vécu à plusieurs reprises l’expérience du déracinement et du combat pour la survie… Comme beaucoup de Libanais et chrétiens du Mont-Liban, nous étions des victimes quand on nous a entassés dans des camions, pour nous parquer dans des régions confessionnelles où nous vivrions loin de notre terre d’origine et surtout séparés de nos amis d’autres religions.

Ils ont réussi à déplacer nos corps, certes, mais seulement nos corps, car nos racines étaient restées implantées dans l’amour et la tendresse que nous inspiraient notre terre sacrée et les lieux de notre enfance. En déplaçant nos corps, ils avaient déplacé nos blessures, les images indélébiles de tous ces tués, le souvenir des nôtres encore détenus, l’insoutenable vue des handicapés, à jamais martyrs vivants… ou de nos petits rêves d’enfants qui jouaient aux billes, sautaient à la corde, s’adonnaient à la chasse aux papillons… ou à la cueillette des fleurs de printemps.

Au début de cet automne 1982, au lieu de transplanter de nouveaux arbres dans nos jardins, nous avons été nous-mêmes déracinés pour être transplantés en un autre lieu où vivre, ou plutôt survivre, avec de nouveaux copains, en rêvant à ces jumeaux que sont le retour au pays et la paix retrouvée.

Vivre ce déplacement, c’était vivre les mêmes événements que Jésus a vécu dans son enfance lorsqu’il a dû fuir en Egypte avec Marie et Joseph, ses parents.

Vivre la peur, le besoin, découvrir de nouveaux lieux avec des yeux d’étonnement, c’était vivre l’expérience de ce Jésus déplacé dans son corps, tout en n’oubliant pas que même dans cette situation d’exil il y avait une vie à vivre et beaucoup de belles choses à découvrir.

Cette expérience de Jésus, ébloui devant les pyramides d’Egypte, je l’ai vécue devant les grands immeubles, les grandes rues et les grands supermarchés de la capitale ! Mais cette émotion n’est pas comparable à celle que Jésus a dû ressentir en retrouvant son pays… et à celle que nous espérions éprouver le jour de notre retour.

Dès son enfance, Jésus a dû accorder son premier pardon aux responsables de son exil et du massacre des innocents. Son retour et ce pardon constituent sa première victoire.

Mon retour en 1997, après un long et pesant dialogue avec nos concitoyens avec qui nous avions commis le péché de la guerre… était une grâce, un moment de pardon réciproque.

Les plus grandes questions pour les chrétiens de cette fin du vingtième siècle, après cette guerre fratricide, étaient notre mission et notre rôle dans cette nouvelle société d’après guerre.

Les lieux avaient changés, ‘‘l’air frais’’ que nous avions laissé à l’automne de notre exil n’était pas ‘‘l’air chaud’’ que nous respirions l’été de notre retour, en juillet 1997… La route menant à notre maison était parsemée de trous, là où j’avais abandonné la joie de mon enfance et le souvenir des clameurs de nos jeux d’enfants… Mes billes et ma corde à sauter étaient perdues, et mes petits cailloux avaient disparus…

Avec ce retour restait à accomplir le long chemin conduisant à la réconciliation et au pardon.

Mes deux anciens copains de classe sonnaient à ma porte ouverte en criant « Tu nous as manqué, Samih ! » J’ai répondu : « Vous aussi, Jad et Hassan vous m’avez manqué. J’ai reconnu votre voix ! » Inconsciemment, les larmes coulaient et l’accolade des trois amis retrouvés, qui a duré cinq minutes, a effacé la dureté de seize ans de séparation…

Comment vivre dans cette société recomposée ?

De la lettre à Diognète, cette lettre écrite par un chrétien du deuxième siècle à ce notable de Rome, j’emprunte la réponse : « Les chrétiens sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. » Les chrétiens se sentent comme enchainés dans leurs corps. La lettre continue à dire : « L’âme aime cette chair qui la déteste, ainsi que ses membres, comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. L’âme est enfermée dans le corps, mais c’est elle qui maintient le corps ; et les chrétiens sont comme détenus dans la prison du monde, mais c’est eux qui maintiennent le monde. L’âme immortelle campe dans une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent-ils dans le monde corruptible, en attendant l’incorruptibilité du ciel. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif ; et les chrétiens, persécutés, se multiplient de jour en jour. Le poste que Dieu leur a fixé est si beau qu’il ne leur est pas permis de le déserter. » Au nom de leur foi, ils doivent garder pleine confiance au Seigneur.

« En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde. L’âme invisible est retenue prisonnière dans le corps visible ; ainsi les chrétiens : on les voit vivre dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. »

Le pardon est la route vers la paix… La paix à protéger pour qu’elle dure et donne du fruit !

Abbé Samih Raad