Robert Schuman, homme politique et chrétien

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Robert Schuman (1886-1963) est entré dans l’histoire comme père de l’Europe communautaire, mais on mentionne rarement la foi rayonnante de cet homme politique français, grand chrétien et fidèle du diocèse de Metz. Certains parlementaires européens – par sympathie ou par raillerie – évoquent le 9 mai, date anniversaire de la déclaration fondatrice de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, sous le vocable de « Saint Schuman », honorant ainsi les convictions chrétiennes qui ont inspiré et animé l’œuvre politique du Père de l’Europe.

Jean-Baptiste Nicolas Robert Schuman naquit le 29 juin 1886 à Clausen (Grand duché du Luxembourg) d’un père lorrain devenu allemand suite à l’Annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Empire wilhelmien, et d’une mère luxembourgeoise très pieuse. Comme tout bon lorrain, il fit de son dernier prénom son nom d’usage. Son enfance fut marquée par une éducation catholique exemplaire assurée par sa mère, Eugénie. Tous les matins en partant à l’école, il entendait sa mère lui dire : « N’oublie pas ton chapelet ». Il fit ses études à l’Athénée grand ducal où les nombreuses heures d’enseignement religieux hebdomadaires façonnèrent sa conscience morale et religieuse. Le jeune Robert dit un jour à l’un de ses camarades d’école qu’il voyait tricher à un examen : « Je ne peux pas t’en empêcher, mais sache que c’est un péché ».

A l’âge de 14 ans, le père de Robert mourut en laissant son fils unique seul avec sa mère. Les liens entre Robert et Eugénie, qui étaient déjà très forts, se resserrèrent après cet événement. Robert Schuman passa son Abitur au Lycée impérial de Metz et s’en alla poursuivre ses études juridiques en Allemagne où il fréquenta les cercles d’étudiants catholiques de l’Unitas. Au sein de cette corporation, il étudia les encycliques sociales de Léon XIII et envisagea des moyens de mettre en œuvre concrètement l’enseignement de l’Eglise. Il fonda la section de l’Unitas de Munich. Les années étudiantes de Robert Schuman furent aussi marquées par le pontificat lumineux du saint pape Pie X. Il accueillit avec une bienveillance filiale les réformes liturgiques qui encourageaient la participation active et fréquente aux mystères et à la prière officielle et solennelle de l’Eglise.

En 1909, il accompagna sa mère à Rome pour assister à la béatification de Jeanne d’Arc : il s’agit de l’un des nombreux pèlerinages qu’il fit avec Eugénie, notamment à Lourdes. Quand il fut révoqué de service militaire, sa mère attribua cet événement à une grâce de la Sainte Vierge qui le lui permit « en remerciement pour tous les pèlerins qu'[il] lui envoyait à Lourdes ». En effet, Robert ne se contentait pas de participer à des pèlerinages, il en organisait aussi pour ses amis.

La vie de Robert bascula en 1910 lorsque sa mère mourut tragiquement dans un accident. Il envisagea alors sérieusement de se retirer du monde pour se consacrer à la prière dans la vie religieuse. Son meilleur ami l’en dissuada par un courrier : « Tu resteras laïc parce que tu réussiras mieux à faire le bien, ce qui est ton unique préoccupation. Je suis d’avis que les saints de l’avenir seront des saints en veston ». Schuman y répondit par une lettre poignante où l’on peut lire : « Je bénis Dieu qu’avec la douleur, il m’a accordé une consolation ; en enlevant ma mère il m’a donné l’ami. Je vivrai pour d’autres qui souffrent et qui ont besoin d’appui. Tu as si bien pressenti cette réflexion. Je souscris à tout ce que tu m’écris à ce sujet ».

Après ses études, Robert Schuman fonda son cabinet d’avocat à Metz en 1912. Il fut introduit dans la société messine grâce à ses relations dans l’Eglise diocésaine : il était alors paroissien de l’église Saint-Martin. En 1913, il fut le responsable de la section francophone du plus grand rassemblement catholique allemand, le Katholikentag, qui se tenait cette année à Metz. Cette même année, l’évêque de Metz, Monseigneur Willibrord Benzler, qui avait su déceler le potentiel du jeune avocat, le nomma responsable des mouvements catholiques de jeunesse du diocèse.

La guerre éclata en 1914 et Robert, révoqué de service militaire pour des raisons de santé, ne participa pas au conflit. Il fut placé dans l’administration allemande et souffrit de cet isolement à la pensée de tous ses amis qui étaient au front. Au retour à la France des provinces perdues en 1918, le chanoine Henri Collin l’encouragea à s’inscrire sur la liste politique de l’Union Républicaine Lorraine. Il s’engagea contre son gré, car il avait peur « de perdre son âme » en entrant en politique. L’année suivante, il fut élu député et intégra la Chambre bleu horizon. Il participa activement à la réintégration juridique de l’Alsace et de la Moselle en préservant le statut concordataire et la législation sociale allemande qui étaient en vigueur dans les trois départements : défendre ces droits revenait aussi à défendre le statut de l’Eglise concordataire.

Robert Schuman fut un député sobre dans son apparence et son mode de vie. Un article de presse raconte qu’il se rendait au restaurant de l’Assemblée national où il commandait des œufs mimosas, alors que ses collègues parlementaires se nourrissaient des mets les plus succulents de l’époque. Très attaché au diocèse de Metz, il y revenait presque tous les week-ends. Sur le conseil de l’évêque de Metz, Monseigneur Pelt, il fit l’acquisition d’une ancienne maison de vigneron dans la banlieue messine, à Scy-Chazelles, où il vécut sans chauffage central pendant près de 15 ans. N’ayant pas le permis de conduire, il avait l’habitude de rentrer chez lui par les transports en commun, voire en autostop. Proche de deux couvents, la situation idéale de cette demeure lui permettait de passer aisément du travail à la prière. Des témoignages rapportent que Robert Schuman allait à la messe quotidiennement – y compris quand il était à Paris -, qu’il disait son chapelet et l’office monastique tous les jours : rien d’étonnant pour un homme qui avait pensé à la vie religieuse. Il hérita de la passion de sa mère pour la musique (il jouait volontiers quelques airs de Bach ou de Mozart à son piano) et pour les collections. Il possédait tous les autographes des papes depuis le XVe siècle et de nombreux autres autographes de saints. Il avait aussi amassé une collection de près de 8000 livres, dont un tiers d’ouvrages de théologie. Il se nourrissait de vies de saints et de la pensée des philosophes néo-thomistes, parmi lesquels Jacques Maritain tenait la première place.

Le travail parlementaire du député Schuman était exclusivement consacré à la défense des droits de ses compatriotes alsaciens et mosellans. Cet engagement le conduisit aux fonctions de Sous-secrétaire d’Etat aux réfugiés. En raison de ses compétences et de la notoriété qu’il s’était acquise, il fut renommé – contre son gré – à ce poste par le maréchal Pétain. Schuman ne siégea jamais au Gouvernement Laval, toutefois il profita de ses fonctions pour accompagner les réfugiés de l’est de la France dans leur exil, notamment à Poitiers.

En 1942, il rentra à Metz pour détruire une partie de sa correspondance à son bureau d’avocat. Il fut alors incarcéré par la Gestapo. En prison, il demanda qu’on lui apporte la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin et L’Histoire des papes de Ludwig von Pastor. Il fut ensuite placé en résidence surveillé à Neustadt, d’où il s’enfuit en août de la même année. On le vit à Notre-Dame-de-Fourvière le 15 août, puis il disparut à la face du monde. Schuman se réfugia en secret dans des monastères, où il mena, jusqu’à la fin de la guerre, une vie de prière et de méditation.

En 1945, Robert Schuman avait atteint la maturité humaine et spirituelle nécessaire pour accéder aux fonctions ministérielles. Son humilité et sa sobriété l’incitèrent à céder son appartement de fonction à son secrétaire, tandis que le Ministre prit ses quartiers dans une modeste soupente du 7e arrondissement. La suite de sa vie publique nous est contée dans les livres d’histoire : il devint Ministre des Finances, puis Président du Conseil des Ministres, puis Ministre des Affaires étrangères – le mandat au cour duquel il donna la déclaration fondatrice de la CECA – et enfin Ministre de la Justice.

En 1956, il avait fait la promesse à son voisin de l’accompagner en Terre Sainte, une promesse qu’il tint malgré les fonctions ministérielles auxquelles il avait été nommé de manière inattendue. On vit ainsi le Ministre de la Justice, Robert Schuman, en pèlerinage à Jérusalem lors de la Semaine Sainte, porter la croix sur la Via crucis le Vendredi saint. Le chemin de croix de Robert Schuman commençait : la souffrance, la maladie, la mise à l’écart de la vie politique française avec l’arrivée de la Ve République. Schuman se retira progressivement dans la solitude de sa demeure de Scy-Chazelles où il rendit son âme à Dieu le 4 septembre 1963. Il fut inhumé dans le cimetière communal avant le transfert de ses cendres dans la chapelle fortifiée face à sa maison, où il repose au pied de l’autel et sous le drapeau européen.

On peut ne pas adhérer aux idées politiques de Robert Schuman, mais l’exemple de sa vie de foi, une vie nourrie de prière et de méditation, une vie orientée par une attention constante aux signes des temps, une vie sobre, une vie entièrement consacrée au service du bien commun ; cette vie est pour chacun de nous un modèle stimulant pour notre propre vie chrétienne.