Monseigneur Willibrord Benzler, un évêque allemand respecté et vénéré

mgr-benzlerMonseigneur Willibrord Benzler, un évêque allemand, siégea à Metz durant l’Annexion. Malgré sa tâche délicate, il sut se faire proche de la population et fut respecté et vénéré.

La nomination au siège de Metz d’un évêque originaire d’Allemagne intervint dans un climat général relativement apaisé. En 1901 en effet, trente ans après le traité de Francfort, la population, bon gré mal gré, s’était dans sa très grande majorité accommodée du régime allemand et des familles catholiques allemandes en place depuis vingt ou trente ans avaient acquis une position notable. Par ailleurs, dans les régions industrielles, une immigration massive de travailleurs allemands et italiens avait brassé et renouvelé la population, ce qui posait des problèmes de pastorale jusque là inconnus. Malgré cette modification des structures sociales, le contexte restait cependant délicat et deux années de négociations difficiles avaient été nécessaires après la mort de Monseigneur Fleck, le gouvernement de Berlin voulant imposer un prélat alsacien rallié et refusant le candidat du clergé lorrain, pourtant plutôt modéré.  Né en 1853 dans une famille très catholique de Westphalie, Charles Benzler avait trouvé sa voie dans l’ordre de saint Benoît lors d’un passage à l’abbaye bénédictine de Beuron où il reçut le nom de Willibrord. Chargé successivement, en 1880, de la fondation d’une abbaye bénédictine dans la région de Prague, puis, en 1883, d’une autre abbaye en Styrie, avant de revenir, en1887, comme prieur à Beuron, il  avait rencontré à plusieurs reprises Guillaume II dans l’antique abbaye rhénane de Maria-Laach qu’il eut mission de restaurer à partir de 1892. Cette relation personnelle facilita sans doute le compromis qui aboutit à sa nomination au siège de Saint Clément.

Invité par l’empereur, au moment de la prestation du serment de fidélité, à fortifier dans son diocèse « l’esprit de respect » envers lui et à « accroître l’amour de la patrie allemande », Monseigneur Benzler se veut sujet loyal mais ne se prête pas à la germanisation systématique ; il respecte la sensibilité de ses diocésains francophones et fait de louables efforts pour s’adresser à eux dans leur langue, ne cherchant pas à germaniser le culte, l’enseignement et les publications catholiques. Comme vicaires généraux, il choisit des prêtres du pays, l’archiprêtre de Metzervisse, Nicolas Cordel, et le supérieur du grand séminaire, Jean-Baptiste Pelt. Cette attitude ne fut pas toujours bien comprise par les autorités allemandes et lui attira même les reproches de Guillaume II. Mais elle était parfaitement conforme à ses premières déclarations à Metz sur le caractère exclusivement religieux de sa mission et sur sa soumission absolue au Saint-Siège. Assez vite d’ailleurs ses diocésains l’adoptèrent, rendant hommage à son caractère droit et ferme, à sa piété et à son recueillement. Monseigneur Benzler pouvait aussi s’appuyer sur une nouvelle génération de prêtres plus ouverts au catholicisme allemand et très méfiants devant le renouveau de l’anticléricalisme militant en France. Cela l’encouragea à inviter les catholiques lorrains à dépasser leurs divergences d’origine dans une action sociale d’envergure. Il créa dans cet esprit une direction des Œuvres, il introduisit le Volksverein für das katholische Deutschland, un mouvement de masse qui fut à l’origine  bientôt d’une branche francophone indépendante avec un style propre, l’Union populaire ; il développa aussi les associations caritatives, qui étaient fédérées dans laCaritasverband, ainsi que les associations catholiques de jeunesse à la tête desquelles il appela un jeune avocat messin, Robert Schuman. Personnellement discret sur le terrain politique, il approuva néanmoins les initiatives du « Zentrum », mais restait parfois inquiet devant la politisation des catholiques et le soutien apporté par quelques prêtres aux associations « patriotiques » comme le Souvenir Français. Deux grandes manifestations publiques, qui connurent un énorme succès et qui rassemblèrent des milliers de participants à Metz,  marquèrent son épiscopat : en 1907, le 18e Congrès eucharistique international, une manifestation purement religieuse dont les effets bénéfiques furent relayés par plusieurs congrès cantonaux, et, en 1913, le 60e Katholikentag, la grande réunion bisannuelle des catholiques allemands, considéré par eux comme le signe visible de l’incorporation du diocèse de Metz dans l’Allemagne catholique, même si l’évêque avait tenu à y faire fonctionner une modeste section de langue française pour les catholiques lorrains francophones.

Cette attitude ouverte et équilibrée fut de plus en plus difficile à maintenir durant les années de guerre, d’autant plus que l’évêque, déjà profondément affecté par la mort de son ancien maître des novices devenu un grand ami, l’abbé Hildebrand de Heptimme, connut aussi de graves problèmes de santé. Hospitalisé durant trois semaines à l’hôpital Sainte-Blandine à la suite d’un malaise cardiaque au mois de mai 1914, il était parti se reposer en Souabe et ne rentra à Metz qu’à la fin du mois d’août après la bataille de Morhange. Il se heurta immédiatement à l’hostilité des militaires qui, à la suite de la proclamation de l’état de siège, avaient supplanté les autorités civiles et qui lui reprochaient particulièrement la fuite en France de plusieurs prêtres, dont le chanoine Collin condamné pour haute trahison et déchu de la nationalité allemande. Il plaida aussi la cause d’une trentaine de curés de la région francophone qui avaient été arrêtés et internés à Ehrenbreitstein. Le problème crucial était en effet, aux yeux des militaires, l’usage de la langue française. La Revue ecclésiastique de Metz, qui était restée presque totalement de langue française, dut être remplacée par un simple bulletin administratif de langue allemande ; en revanche, Monseigneur Benzler réussit, au terme de négociations difficiles, à sauvegarder l’usage du français dans la liturgie sauf dans les paroisses totalement de langue allemande. La défiance envers l’évêque et une partie de son clergé se poursuivit néanmoins et de nouveaux curés, tels l’abbé Chatelain à Montigny ou le chanoine Nicolas Wagner à Thionville, furent traînés devant les tribunaux militaires et assignés à résidence. Profondément blessé par des articles agressifs et venimeux de la presse allemande, Monseigneur Benzler s’efforça cependant de rester loyal et fidèle à sa patrie : il continua, chaque année, de prescrire la célébration de la fête anniversaire de l’empereur au mois de janvier et recommanda même à ses diocésains de souscrire aux emprunts de guerre, « une entreprise éminemment patriotique ». Pour atténuer l’hostilité de l’administration militaire, il demanda à ses prêtres de remplacer la soutane par l’habit des ecclésiastiques allemands et d’éviter l’utilisation politique du culte de Jeanne d’Arc, une mesure mal comprise en France et qui déchaîna contre lui une bonne partie de la presse catholique française. De plus en plus reclus dans son palais, souvent malade, il vit avec angoisse la guerre se rapprocher de sa ville épiscopale : lorsque, en septembre 1918, une bombe française tombée dans le jardin de l’évêché blessa grièvement son domestique, il fit le vœu d’ériger sur une place de Metz une statue de la Vierge si la ville était épargnée ; ce fut son successeur, Monseigneur Pelt, qui réalisa ce vœu sur la place Saint Jacques le 15 août 1924.

L’Armistice, avec la paix retrouvée, ouvrit une nouvelle période douloureuse pour Monseigneur Benzler. Il partagea sincèrement la joie de ses diocésains : « La certitude que le traité de paix rendra notre chère Lorraine à sa mère patrie vous comble de bonheur. Je comprends parfaitement cette joie ; je sais l’apprécier et j’y prends part de tout cœur. De même que j’ai porté avec vous les maux de la guerre, je puis bien maintenant aussi participer à votre joie ». Les représentants officiels français n’eurent malheureusement pas à son égard le tact et l’élégance qu’eurent les représentants du Reich vis-à-vis de Monseigneur Dupont des Loges et l’arrogance du commissaire de la République Mirman, qui provoqua même l’indignation de la population, alimentait ses craintes quant à l’avenir de l’Eglise de Moselle dans la République laïque de Clémenceau. Il était prêt à quitter le diocèse, mais en accord avec le pape. Le 12 janvier 1919, il offrit donc sa démission, qui ne fut acceptée qu’au début du mois de juillet : le vicaire général Pelt était désigné pour lui succéder, Monseigneur Benzler héritant du titre honorifique d’archevêque d’Attalia. Il avait espéré assister au sacre de son successeur, mais il dut se résoudre à quitter Metz le 29 août avec une grande émotion, partagée par l’importante foule qui l’attendait dans le hall de la gare. Son état de santé continuant à se dégrader à Maria-Laach, puis à Beuron, il espéra trouver un peu d’adoucissement à ses souffrances dans un couvent de bénédictines à Lichtenthal, près de Baden-Baden, vers Noël 1920. C’est là qu’il rédigea ses souvenirs et qu’il mourut le 16 avril 1921. Il fut inhumé à Beuron le 20 avril en présence de Monseigneur Pelt et d’une délégation de prêtres du diocèse de Metz.

Monseigneur Willibrord Benzler qui, pendant dix-huit ans, s’était efforcé, dans des conditions difficiles, d’agir toujours comme évêque, avec des préoccupations uniquement pastorales, qui le firent aimer et respecter par ses diocésains et qui donnèrent à l’Eglise de Metz des institutions solides et diversifiées au moment de son retour en France, s’effaçait ainsi silencieusement et ce n’est que le 15 août 1999 que furent mis en place et bénis, dans la crypte des évêques de la cathédrale de Metz, une plaque commémorative et un buste en son honneur.

René Schneider